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Willis from Tunis : « Les gens ont oublié qu’ils sont libres »

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Avec Le Manuel du parfait dictateur*, Nadia Khiari, alias Willis from Tunis, sort les griffes pour rappeler aux nostalgiques de la dictature qu’il faut rester vigilant. Le tout avec un humour fin et bien senti.

L’idée est partie d’une phrase qu’elle entend régulièrement depuis 2011, comme un refrain lancinant : « C’était mieux avant. » La dessinatrice de Willis from Tunis, cette phrase, elle l’a entendue partout : « Chez les chauffeurs de taxis, chez les épiciers, chez les bourgeois… » Aux nostalgiques de l’époque de Ben Ali, Nadia Khiari a voulu faire « une piqûre de rappel. » Et puis la relecture du Discours de la servitude volontaire de La Boétie qui l’aidera à trouver l’inspiration. Le Manuel du parfait dictateur est né comme ça, pour « rappeler ce qui s’est passé. » Un an de travail, de croquis, de dessins jetés à la poubelle. Et puis, « après avoir recommencé trois fois » son livre, Nadia finit par le sortir. Un recueil de dessins. De Willis, évidemment.

« On est tous dans la même galère »

Le Manuel du parfait dictateur est sorti de l’imprimerie pour être dans les rayons de quelques librairies le 7 novembre dernier. Clin d’œil, forcément, à Ben Ali qui fut une bonne source d'inspiration. Si, dans ce livre, l’assure-t-elle « tout n’est pas vraiment marrant », Nadia a surtout voulu provoquer « un déclic chez les nostalgiques. » Au final, elle nous offre un livre plus proche de la réalité qu’il n’y paraît. « Je me suis beaucoup documentée, explique la dessinatrice, sur comment on fabrique l’information, sur la propagande. Et puis, j’ai feuilleté L’Art de la guerre, de Sun Tzu, et Le Prince de Machiavel. Et puis un peu de Chomsky. » Nadia a aussi, évidemment, « pioché dans (ses) expériences personnelles. »

Ce livre, elle l’a autoédité, pour garder cette indépendance si importante à ses yeux. « Les gens ont oublié qu’ils sont libres, se désole-t-elle. Ils acceptent tout en échange de plus de sécurité, alors que, de toute façon, on vit depuis toujours dans le chaos. » « Et cela ne se passe pas que chez nous », rappelle Nadia, qui fait partie de Cartooning for Peace, une association qui réunit des dessinateurs de presse de toutes nationalités. Et lorsqu'elle va à la rencontre de ses confrères et consœurs du monde entier, le constat est amer : « On est tous dans la même galère ! » Malgré cette galère ambiante, Willis continue à ronronner un peu partout, sur les réseaux sociaux, dans Courrier International ou dans les pages de Siné Mensuel.

« Ni artiste, ni journaliste »

En Tunisie, les gouvernements se sont succédé. « Je suis toujours inspirée par l’actualité », assure la dessinatrice, qui admet cependant que tout ce qui se passe dans le pays a de quoi dérouter. « L'actualité m’énerve toujours autant qu’avant », s’exclame-t-elle, elle qui ne se définit « ni comme une artiste, ni comme une journaliste, mais entre les deux. » Journaliste, elle l’est un peu lorsqu’elle raconte, à travers différents témoignages, la situation en Tunisie dans Siné Mensuel. Dessinatrice, elle l’est assurément. Avec Le Manuel du parfait dictateur, Nadia montre que son crayon est toujours acéré et son chat toujours prêt à botter les fesses des dirigeants politiques, du monde entier cette fois.

*Le Manuel du parfait dictateur est en vente actuellement à La Marsa, à la librairie Mille Feuilles et à la boutique Artyshow.

© Photo : Karim Mrad

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Frédéric Geldhof

Directeur de la rédaction

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