Objectif Europe

Walid, naufragé de Pantelleria: «Nos vies n’ont pas d’importance pour eux!»

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« La pire hécatombe jamais vue en Méditerranée. » Pour Carlotta Sami, porte-parole du Haut-commissariat aux réfugiés des Nations unies, le naufrage d’un chalutier au large des côtes libyennes pourrait avoir fait 700 morts. Selon les autorités italiennes, 11 000 migrants au moins ont débarqué au cours de cette semaine écoulée.  Derrière ce mot — « migrant » — et ces statistiques se cachent des hommes et des femmes qui rêvent d’Europe, souvent au péril de leur vie. Nous avons rencontré l’un d’eux. Un Tunisien désabusé, qui a tenté la traversée à maintes reprises pour vivre ce « rêve européen. » 

Habitué des chantiers et des champs, Walid a quitté les bancs de l’école à l’âge de 10 ans, avec une seule certitude en tête : la vie en Tunisie n’était pas faite pour lui. « Je pensais qu’il n’y avait qu’en Europe que je pourrais avoir des ambitions », se souvient ce jeune homme, qui en veut à une classe politique qui n’a rien fait pour lui. « Le régime m’a privé de mes études », est persuadé Walid, qui a tenté, du haut de ses 22 ans, de dompter la Méditerranée pour rallier Pantelleria, une île située entre la Sicile et la Tunisie. Son but ? Rêver, au moins un peu. « Même rêver, pour des gens comme moi, était devenu impossible ici », regrette celui qui tentera donc de prendre la mer à six reprises. Car la première traversée fut un échec cuisant.

Une barque, deux moteurs, une boussole et des cigarettes. Beaucoup de cigarettes.

« Tout a commencé pendant la révolution », se souvient Walid. Un système sécuritaire friable lui donne l’envie de croire que quitter clandestinement la Tunisie est possible. Avec cinq autres personnes « qui partageaient ce même rêve d’Europe », Walid économie pour acheter le matériel nécessaire à la traversée : « Une barque, deux moteurs, une boussole, de la nourriture et des cigarettes. Beaucoup de cigarettes ! » Sans faire appel à d’éventuels « passeurs », les six amis de galère se préparent à affronter la mer avec chacun un sac à dos, et déposent leurs bagages dans la ferme du père de Walid, située à quelques centaines de mètres de la plage.

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Fou de rage lorsqu’il comprend ce que préparent son fils et ses amis, le père de Walid renvoie tout le monde de son habitation. « Mais il n’était pas question d’annuler notre programme », explique le jeune homme, qui raconte l’effervescence au moment de dire adieu à la Tunisie : « Au crépuscule, la barque était déjà dans l’eau. Mes amis étaient très enthousiastes à l’idée d’entamer l’aventure. Moi, j’hésitais encore. Beaucoup d’images me passaient par la tête. Celles de mes parents, de ma copine, de mon quartier. Mais tout en réfléchissant, je me retrouvai à bord de la barque. »

« Se baigner dans les eaux internationales, c’était hyper excitant ! »

Alors que la barque s’éloigne du rivage tunisien, l’ambiance à bord est plutôt à l’optimisme. « Personne n’avait peur, tout le monde chantait et parlait de ce qu’il allait faire une fois en Europe », affirme Walid. L’un des clandestins en herbe comptait travailler pour enfin vivre convenablement. L’autre allait chercher l’amour, avec une Européenne évidemment. « Pendant ce temps, moi, je pensais  au carburant, se souvient Walid. Est-ce qu’on allait avoir la quantité nécessaire ? » Trop tard pour se poser la question : après huit heures de navigation, les six amis se retrouvent en haute mer.

La pause s’impose : Walid demande l’arrêt du moteur. « Nous avons fumé quelques cigarettes, puis je me suis jeté à l’eau, se souvient Walid. J’avais envie de me baigner dans les eaux internationales. C’était hyper excitant ! » Le bateau redémarre et c’est — enfin — l’extase. « Nous avons vu "el bohra", c’est le premier ilot d’Europe. On ne le voit pas clairement, mais on sait qu’il est là, on le sent. C’est une étape très attendue par les clandestins qui veulent rejoindre l’Italie. » La joie est de courte durée. « Il y a eu un bruit bizarre au niveau du moteur. J’ai essayé de le réparer, mais en vain. J’ai mis en place l’autre moteur et nous avons redémarré. Avec ses 4 chevaux, le nouveau moteur n’a résisté que quatre heures. »

Cinq heures de nage avant le drame : la noyade d’un des clandestins

En pleine nuit, les six amis sont coincés au milieu des eaux. Un bateau italien passe à proximité de l’embarcation. « L’équipage nous a regardés avec des jumelles pendant une demi-heure, se souvient Walid. Mais nos vies n’ont pas d’importance pour eux. » Le bateau continue son chemin, sans s’occuper de la barque tunisienne en rade. « Nous sommes restés coincés pendant quatre jours. Nous n’avions plus de nourriture. Au bout du quatrième jour, notre barque a commencé à couler. » La seule solution qui s’impose pour rejoindre les côtes italiennes : nager. « Le plus jeune a pris la bouée, nous nous sommes relayés pour l’accompagner », se souvient Walid, qui décide, avec un de ses compagnons d’embarcation, de prendre les devants pour prévenir les secours.

Walid se remémore, avec tristesse, la scène : « Nous avons nagé cinq heures. Mon ami, très fatigué, ne pouvait plus suivre le rythme. Il m’a appelé au secours. Je lui ai dit de se délester de ses vêtements. Mais il n’a pas voulu, apeuré par les méduses. Je lui ai crié d’attendre la bouée. Lorsque j’ai repris ma route, j’ai entendu une seconde fois la voix de mon ami crier mon nom. Je me suis retourné. J’ai aperçu son corps piquer vers le fond de la mer. Il venait de se noyer. » Un drame qui en appellera d’autres pour ces six clandestins coincés au milieu des vagues…

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Cinq heures à nager. Les muscles engourdis, les yeux embués par la tristesse d’avoir vu son ami disparaître, Walid continue à tenter de rallier l’Italie. « La distance était plus longue que ce que j’imaginais, se souvient le jeune Tunisien. Moi aussi, j’étais fatigué. Je croyais vraiment que j’allais rejoindre mon ami dans l’au-delà — ou plutôt au fond de la mer. Je me suis relâché et mon corps a commencé à descendre dans la mer. Au bout de cinq mètres de profondeur, une force a surgi au fond de moi. J’ai fait des mouvements avec mes bras et je me suis remis à flotter. » Après quatre nouvelles longues heures de nage — peut-être plus, peut-être moins, difficile de décompter les minutes avec précision —, Walid pense une nouvelle fois à tout abandonner. 

Menotté et emmené dans un bureau de police

Mais le jeune clandestin reprend ses efforts de plus belle. Une autre galère l’attend : une horde de mouettes attaque Walid. « Je me disais que j’étais vraiment maudit », ironie aujourd’hui le jeune homme, qui doit pourtant se rendre à l’évidence : la présence des oiseaux indique qu’il s’est rapproché de la terre ferme. « J’ai alors fourni des efforts, sans me rendre compte de la fatigue. Lorsque j’ai touché un rocher, je n’en croyais pas mes yeux. "Je suis vivant ! Je suis vivant !", criais-je. J’ai embrassé la terre plusieurs fois avant de sortir enfin de l’eau. » Devant Walid se dresse une colline verdoyante. Mais personne à l’horizon.

Seul un yacht est amarré à quelques centaines de mètres de là. Toujours à la nage, Walid se décide à le rejoindre. « Il n’était pas très loin, nous rassure le jeune homme. Je suis monté dans le bateau et j’ai trouvé une famille. Ils m’ont tous regardé avec un air bizarre. Qu’est-ce que j’allais leur dire ? Je ne parle que l’arabe. J’avais juste appris trois mots : "police", "marine" et "téléphone". J’ai répété ces mots et le père de famille m’a fait signe de la main, il a passé un coup de téléphone. Il m’a donné de l’eau et du pain, une cigarette. »

Une demi-heure après, les garde-côtes arrivent. « Il m’ont pris dans leur bateau. J’ai cru que nous allions récupérer mes amis, mais ils se sont dirigés vers l’Italie. Je me suis jeté à l’eau, pour leur faire comprendre qu’il fallait secourir mes amis. J’ai alors été repêché, menotté, puis conduit dans un bureau où m’attendaient des gendarmes. Un des hommes m’a salué en arabe. Je lui ai expliqué la situation. Au petit matin, il m’a emmené avec lui sur un bateau. Nous avons cherché mes amis, mais nous n’en avons trouvé que deux. Puis, j’ai montré au policier le point à partir duquel nous avons commencé à nager. Un des Italiens m’a dit que j’avais parcouru 15 kilomètres à la nage. »

Retour à la case départ

Après cinq tentatives pour rejoindre Pantelleria, Walid a finalement réussi à boucler son périple. Le rêve européen a finalement ressemblé à un mirage. « J’ai travaillé pendant  3 mois dans le sud italien. En fait, la situation n’était pas très différente de celle de la Tunisie. Puis, mon cousin m’a invité à le rejoindre à Milan. J’ai passé un peu plus d’un an en Italie », explique Walid. Finalement, l’Italie qu’il a mis des jours à rallier n’était pas faite pour lui. « Lorsque j’ai décidé de retourner dans mon pays, je n’ai rien dit à personne. J’ai pris le bateau. Je suis arrivé pendant la nuit. Dès que je suis arrivé à La Goulette, j’ai embrassé le sol. » Pour Walid, ce retour sonne la fin de ses envies d’ailleurs : « J’ai pris un taxi et je suis allé dans ma petite ferme, là où j’avais commencé mon voyage. » Aujourd’hui, il a retrouvé ses activités agricoles, avec dans la tête des souvenirs parfois douloureux, toujours indélébiles.

© Photo : Ayoub Bouhadida ; Illustration : Nicolas Decressac

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