Le jour d'après

« La confiance en la destination Tunisie a été détruite… et pour longtemps »

Imperial

Directeur commercial de la chaîne RIU Hotels en Tunisie depuis 1999 et riche d’une expérience de plus de 30 ans dans l’hôtellerie, Nejib Bouzidi ne parvient pas dissimuler son désarroi suite à l’attentat qui a coûté la vie à 39 de ses clients étrangers à l'Hotel Riu Imperial Marhaba. Ni, encore moins, son pessimisme quant à la possibilité pour le secteur touristique – et pour l’économie tunisienne dans son ensemble – à se relever d’un tel carnage.

360.tn : Deux semaines après la tuerie dont ils ont été le théâtre, qu’en est-il de l’activité des hôtels Imperial Marhaba et Bellevue Park ?

Nejib Bouzidi : Le calcul est malheureusement très simple à faire : à l’heure où je vous parle, 3 clients occupent 2 chambres à l’Imperial et à peine 24 résident à Bellevue Park. Dans les deux cas, il s’agit de touristes ayant émis la volonté d’aller au bout de leur séjour, ils quitteront donc sous peu nos hôtels. Alors que l’on avait prévu, en début d’exercice, un taux d’occupation de l’ordre de 90 % pour la 1ère semaine de juillet dans ces deux établissements, nous nous sommes retrouvés avec des taux effectifs en deçà de 10 %. Le problème, c'est que les nouvelles arrivées programmées pour les prochaines semaines sont au mieux reportées, quand elles ne sont pas tout bonnement annulées. Le Tour Opérateur (T.O.) britannique Thomson Holidays vient de retarder au 26 juillet et ce, pour la deuxième fois consécutive, la date de reprise de ses vols (l'interview a été effectuée le 9 juillet, juste avant l’annonce du Foreign Office exhortant les citoyens britanniques encore en Tunisie à quitter le pays, ndrl.). Notre partenaire belge, le T.O. JetAir, a quant à lui annulé tous ses vols jusqu’à fin août. Et on ne peut pas leur en vouloir : s’ils maintenaient leurs plans de vol sur la Tunisie, les T.O. subiraient une perte sèche. Autant dire que cette saison estivale est mort-née…

« Le nombre d'estivants a été divisé par 5 »

Cet impact négatif se ressent-il également dans les autres unités de votre chaîne ?

Au Palm Azur de Djerba, par exemple, le nombre d’estivants a été divisé par 5 : nous comptons aujourd'hui 170 clients par jour alors qu’en 2013 et 2014, nous tournions autour de 850, un chiffre qui demeurait encore bien inférieur à celui de 2010, la dernière année de référence. Contrairement à d’autres établissements contraints de stopper net leur activité, aucune fermeture d’hôtel n’est pour l’instant envisagée par la direction de la chaîne : nous voulons montrer à tous nos employés que nous sommes soucieux de leur avenir, sans pour autant leur cacher la gravité de la situation. La plupart ont pris leurs congés, bien mérités. Résister est bien la moindre des choses, après le courage et le sens du devoir dont ils ont fait preuve lors de cette terrible journée !

Nejib Bouzidi

Comment comptez-vous traverser cette mauvaise passe ? De quelles aides pouvez-vous bénéficier ?

Nous vivons actuellement sur nos acquis. En concertation avec le siège espagnol et dans le respect de nos procédures de crise, nous avons notamment réaffecté du personnel d’un établissement à l’autre ou, au sein d’une même unité, d’un service à l’autre : des réceptionnistes ont ainsi constitué un renfort pour les agents de sécurité, des animateurs ont rejoint les services de maintenance. Nous négocions avec nos fournisseurs pour qu’ils nous accordent des remises. Des remises, c'est aussi ce que nous avons décidé d’offrir à nos clients en Tunisie malgré notre positionnement plus élevé par rapport à la concurrence ; c'est un geste nécessaire, qu’a approuvé le siège, surtout en faveur des plus fidèles d’entre eux. En fait, tous les départements – de la cuisine à l’hébergement en passant par le commercial – sont appelés à faire preuve de créativité, pour réduire leurs coûts tout en conservant nos standards de qualité. En cela, l’appartenance à une chaîne internationale nous est d’un grand secours. Quant aux mesures d’urgence décrétées par le gouvernement – le recours facilité aux crédits à court terme auprès des banques, le rééchelonnement ou le report de paiement des factures relatives aux frais de fonctionnement (eau, électricité, CNSS), etc. – elles nous permettront de surnager quelque temps.

 

10 hôtels en Tunisie

La petite entreprise de vacances de la famille Riu, créée en 1953 à Palma de Majorque (îles Baléares, Espagne), est aujourd'hui devenue une chaîne internationale spécialisée dans l’hôtellerie balnéaire, avec plus de 100 établissements répartis sur 19 pays – en Espagne bien sûr, mais aussi aux Caraïbes, en Amérique centrale et au Maghreb. En Tunisie, la chaîne a la responsabilité de 10 unités, implantées à Hammamet, El Kantaoui, Djerba et Mahdia.

 

Si l’on vous comprend bien, l’année 2015 est à oublier. A partir de quand pensez-vous qu’une reprise de l’activité pourra être envisageable ?

Il faut bien comprendre que cet attentat arrive au pire des moments : seulement trois mois après l’attaque du musée du Bardo, dont la douleur reste encore vivace, et à la veille de la saison estivale. La confiance en la destination Tunisie a été détruite. Et pour longtemps. Je ne pense pas que le secteur puisse se relever avant au moins deux ans… si toutefois aucune autre catastrophe similaire ne survient d’ici là ! Il faut savoir que la haute saison se prépare un an à l’avance : vu actuellement le désintérêt compréhensible des T.O. à l’égard de notre destination, l’été 2016 tombe également à l’eau. La saison 2017 se préparera à partir de février/mars 2016 : cette échéance est trop rapprochée pour qu’elle ne soit pas influencée par l’attentat… Si les T.O. ne programment plus la Tunisie dans leurs packages, cela entraînera mécaniquement une baisse de la demande même s’il existe une clientèle potentielle disposée à venir passer ses vacances en Tunisie, par le simple fait que les T.O. gardent la mainmise sur l’acheminement aérien à bas prix. Et comme on ne peut déjà pas compter, par définition, sur la basse saison pour compenser une année tout juste « normale »… La question qui se pose est : « Les hôteliers pourront-ils résister jusqu’en 2017 ? » Certes, la chaîne Riu n’est pas la plus à plaindre en Tunisie. Mais d’autres établissements sont empêtrés dans les difficultés, depuis – et encore pour – très longtemps. En effet, d’innombrables hôtels en Tunisie sont endettés, vétustes ou tout simplement passés de mode en termes d’architecture, de design ou d’équipements. Le problème, c'est que les travaux de rénovation, qui nécessitent un investissement colossal en argent et en temps, sont systématiquement reportés à « une meilleure période, quand l’activité reprendra ». Une période qui se fait attendre depuis 5 ans et qui n’est malheureusement pas prête de montrer le bout de son nez…

« Cela demandera du temps et des sacrifices »

Quand on sait l’influence cruciale du secteur touristique dans l’économie du pays, le tableau et les perspectives que vous dressez n’incitent guère à l’optimisme…

Je ne suis pourtant pas un pessimiste-né ! Quand je dis que la confiance en notre pays a été détruite, je ne parle pas seulement du secteur hôtelier mais de l’économie tunisienne dans sa globalité. Il ne s’agit même plus de « sauver la saison », comme on le répète machinalement à l’envi. J’ai une certaine expérience du métier et nous sommes déjà passés par des crises aiguës. J’estime que celle-ci est de loin la plus grave. Depuis la révolution, nous peinions à attirer les touristes et les investisseurs étrangers en Tunisie : les résultats commençaient toutefois, peu à peu, à prendre forme car nous matraquions le message selon lequel la Tunisie est un pays ouvert, où aucun étranger n’a été victime du terrorisme. Ça, c'était avant l’attaque du Bardo et la tuerie d’il y a 15 jours, qui s’est produite quasiment dans la foulée. Je ne dis pas que la reprise sera impossible ; je dis seulement que cela prendra énormément de temps, de sacrifices et requerra surtout de la solidarité et de la cohérence, notamment dans les initiatives et la communication du gouvernement. La seule lueur d’espoir dans ce sombre tableau, c'est que cette tragédie nous offre une opportunité pour nous – et tout – remettre en question.

Publicités

commentaire(s)