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Rached Ghannouchi est-il l’homme politique le plus moderniste de Tunisie?

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Dans Au sujet de l'Islam*, un livre d'entretiens paru début avril en France, le leader d’Ennahdha se livre au journaliste d’i>Télé, Olivier Ravanello. Rached Ghannouchi y esquisse notamment ses positions à propos de plusieurs questions de société : avortement, liberté d’expression, homosexualité… En ce qui concerne ce dernier thème, il affirme vouloir la dépénalisation des relations entre personnes du même sexe. « Ce qui se passe dans votre maison ne regarde personne, c’est votre choix et personne n’a le droit d’y entrer et de vous interdire ceci ou cela », assure-t-il. Peu de personnalités politiques ont pourtant osé aborder ce sujet. Alors, Rached Ghannouchi est-il l’homme politique tunisien le plus progressiste ? Nous avons posé la question à Olivier Ravanello, qui a mené les entretiens avec le leader islamiste.

Deux cent huit pages. Voilà la place qu’il aura fallu à Rached Ghannouchi pour parler de thèmes aussi variés que « ses rapports avec la France, la démocratie, la laïcité, la liberté d'expression, Charlie hebdo, la charia, le voile, les femmes, la polygamie, l'homosexualité, le jihad, le terrorisme, la Palestine », comme l’écrit l’éditeur du livre Au sujet de l’Islam. Peu habitué aux interviews par des journalistes français, le leader d’Ennahdha s’est prêté au jeu des questions et réponses pendant une quarantaine d'heures. Sans langue de bois. « Les règles étaient claires, assure Olivier Ravanello, les entretiens étaient enregistrés et Rached Ghannouchi n’a pas eu le droit de supprimer des passages du livre. » Cependant, le Cheikh a eu le droit de relire l’ouvrage avant qu’il ne soit imprimé. C’est donc sans avoir été piégé que Rached Ghannouchi a donné son avis, entre autres sujets, sur l’homosexualité : « Nous ne l’approuvons pas. Mais l’islam n’espionne pas les gens. Il préserve la vie privée. Chacun mène sa vie comme il le veut et chacun est responsable devant son créateur », tempère-t-il, avant d’affirmer clairement que « la loi ne poursuit pas les gens dans leur vie privée. »

Ghannouchi a-t-il voulu « titiller » la partie conservatrice d'Ennahdha ?

Le leader islamique veut-il être un précurseur sur le thème de l’homosexualité ? Si Olivier Ravanello assure que les hommes politiques abordent peu ce thème « parce qu’on ne leur pose jamais la question » estime toutefois qu’avec cette série d’entretiens, Rached Ghannouchi a « voulu faire bouger les lignes de son parti conservateur. » Pour le journaliste, « le Cheikh est âgé et avec la situation que vit actuellement l’Egypte, il a compris que s’il ne donnait pas de gages, un retour de bâtons était possible. » Alors, Rached Ghannouchi a-t-il fait calcul politique en se livrant sur des sujets aussi sensibles ou a-t-il délivré ses convictions en toute sincérité ? Olivier Ravanello préfère ne pas se hasarder à répondre. Ce dont il est sûr, c’est que « chaque mot sortant de sa bouche était pesé. » « Je suis convaincu qu’il a dit tout ça pour titiller la partie conservatrice d’Ennahdha » estime l’intervieweur, pour qui Ghannouchi « tente de s’ouvrir à d’autres mouvements au sein de son parti. C’est un véritable virage, une rupture, Rached Ghannouchi pose des jalons pour l’avenir. »

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Homosexualité, avortement et liberté d'expression

C’est un fait : lorsque Rached Ghannouchi parle de l’homosexualité, mais également de la liberté d’expression — « L’époque est finie où l’on contrôlait les imprimeries et ce qui en sortait. Aujourd’hui les mots, les textes circulent. Pour les endiguer, mieux vaut miser sur la formation des esprits », affirme-t-il — ou de l’avortement — il est pour, à condition que l’IVG soit pratiquée « avant le développement du fœtus » —, il apparaît comme un progressiste. D’autres hommes politiques de partis plus modernistes n’ont pas osé aborder autant de sujets sensibles. Ghannouchi est-il donc avant-gardiste ? « Tout est relatif, ironise Olivier Ravanello. Par rapport aux salafistes et aux Frères musulmans, il apparaît effectivement comme un progressiste. » Pour le journaliste d’i>Télé, il convient de remettre les choses dans leur contexte : « Nidaa Tounès a montré ses valeurs de pluralisme, son attachement à la liberté d’expression. Quand on parle d’Ennahdha, ce sont des gens qui étaient en prison il y a dix ans. Il faut, pour eux, muter à la vitesse grand V. » En bref, « Rached Ghannouchi apparaît comme un progressiste car il vient de plus loin. Et puis, on n’entend pas Béji Caïd Essebsi parler de ces sujets, ce qui ne veut pas dire qu’il soit conservateur sur ces points. »

Lors de la sortie en France d’Au Sujet de l’Islam, on a bien sûr entendu les opposants au parti islamiste hurler au double discours. Mais voilà, les paroles s’envolent et les écrits restent. Olivier Ravanello estime que cet ouvrage « peut faire référence. » Notamment au sein même d'Ennahdha. Rached Ghannouchi a validé ses déclarations avant la sortie de l’ouvrage, il ne pourra plus nier les avoir faites. Et au-delà de la simple vision parfois moderniste du Cheikh, il pose les bases de ce que pourrait être Ennahdha après qu’il se sera retiré. Il balaie également d’un revers de la main de futures alliances avec les islamistes les plus radicaux. A défaut d’être l’homme politique tunisien le plus progressiste, il a certainement montré là son talent de stratège, en attendant de voir quelles conséquences auront ses propos au sein même de son parti.

* Au Sujet de l’Islam, éditions Plon.

© Photos : page Facebook officielle de Rached Ghannouchi.

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Frédéric Geldhof

Directeur de la rédaction

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