De Franco à Béji

Depuis 35 ans, cette enseignante espagnole vit à l’heure tunisienne

Isabel Mirales 1

Comme à son habitude, notre journaliste Sihem Bouzidi est allée à la rencontre d'une anonyme vivant en Tunisie pour nous ramener une jolie histoire. Elle nous conte aujourd'hui celle d'une prof d'espagnol mariée à un Tunisien. Elle pose un regard parfois acerbe sur les événements qui émaillent la Tunisie post-révolution.

« Era un hipermétrope, como yo, con gafas que hacen los ojos demasiado grandes. » (« Il était hypermétrope, comme moi, avec des lunettes qui agrandissent énormément les yeux. ») Isabel, ma professeur d’espagnol depuis maintenant deux ans à l’Institut Cervantes de Tunis, évoquait ainsi Charb, l’un des caricaturistes tués lors de la sanglante fusillade perpétrée dans les locaux parisiens de Charlie Hebdo, en janvier dernier. De l’Isabel pur jus ou comment saisir la moindre opportunité –jusqu’à la triste actualité – pour nous apprendre un nouveau mot de vocabulaire. « J’ai toujours voulu être enseignante, d’aussi loin que je me souvienne », confie en sirotant son café cette grande femme de 58 ans, aux épais cheveux poivre et sel coupés courts et au look simple d’éternelle étudiante.

Rebelle et provocatrice

On dit que chacun est marqué à vie – ou, à tout le moins, garde un souvenir vivace – de l’un de ses anciens professeurs d’école ou de lycée. Me concernant, il aura fallu attendre 40 ans et l’envie de replonger dans l’étude des langues étrangères pour vivre cette révélation. Outre un sens inné de la pédagogie, son enthousiasme, sa gentillesse, sa curiosité et son humilité mêlées ne cesseront de m’étonner chez elle. Et pourtant, ressasser les mêmes programmes, les mêmes exercices (au point de se rappeler sans notes leurs numéros de page), les mêmes enregistrements audio éreintés à force d’usage, les mêmes remarques de ses élèves, n’a eu raison de sa motivation. Qui plus est, en ayant bâti sa carrière et sa vie en Tunisie. « Je boucle ma 35ème année d’enseignement et de résidence en Tunisie », précise-t-elle.

Elle se remémore dans les moindres détails le premier jour de son arrivée à Tunis, le 30 septembre 1980. « A peine arrivée à l’aéroport, j’ai été frappée par la chaleur, au propre – car c'était un jour de canicule – comme au figuré, par la sollicitude qu’a démontrée ma famille d’accueil tunisienne. » Jeune diplômée de philologie romane de la faculté de Valence où elle est née, Isabel Miralles avait auparavant passé une année à Viareggio, en Toscane (Italie) comme professeur assistante d’espagnol. Au terme de ce contrat, elle a eu ouï-dire de postes vacants à Cracovie, en Pologne, et à Tunis ; elle sera finalement recrutée par la Bourguiba School. Une expérience qui tournera cependant court. « Ma situation administrative n’a pas été régularisée : malgré les promesses de la direction, je n’avais ni contrat officiel ni couverture sociale. J’ai laissé tomber. » Agée d’à peine 23 ans, elle pensait alors rentrer en Espagne si n’étaient les conseils avisés de ses hôtes tunisiens, qui l’ont incitée à prendre l’attache de l’ambassade d’Espagne « au cas où ». Le hasard faisant toujours bien les choses, elle s’est vue proposer un poste au centre culturel le jour même et a été prise sous l’aile bienveillante du directeur barcelonais, M. Petit, et de son épouse – devenus depuis des amis qu’elle ne manque de visiter quand elle rentre en Espagne. « Je ne me voyais de toute façon pas retourner vivre chez mes parents. A l’époque, j’étais un peu rebelle, et même provocatrice à leur égard… A l’image de la jeunesse du pays, libérée par la mort de Franco en 1975. C'était les débuts de la Movida, notre mai 1968 à nous, je voulais élargir mes horizons. D’ailleurs, quand ma mère est venue me rendre visite à Tunis, au printemps 1981, elle a été rassurée par le fait que j’avais un emploi stable et que le couple Petit veillait sur moi comme sur leur propre fille. Elle n’a pas insisté. »

Des filles « 100 % tunisiennes ET 100% espagnoles »

C'est donc tout naturellement qu’Isabel a construit sa vie en Tunisie, même si ses contacts avec la population tunisienne sont demeurés en définitive assez restreints. « J’ai toujours évolué dans un cadre privé et professionnel « occidentalisé » : je me suis bien sûr liée d’amitié avec certains de mes élèves mais il faut savoir qu’à l’époque, ces adultes étaient pour la plupart issus de classes privilégiées. L’apprentissage de l’espagnol n’était pas aussi démocratisé qu’aujourd'hui. » Elle aura ainsi rencontré son mari tunisien dans sa cantine de quartier, un habitué comme elle du mythique restaurant de la rue de Marseille, Chez Nous. « Une personne très cultivée et ouverte d’esprit, qui travaillait à Tunisair. Un atout supplémentaire qui me permet de rendre régulièrement visite à ma famille en Espagne ! », ajoute-t-elle non sans malice.

Isabel Mirales

Trois filles – Aïda, Emna et Inès – naîtront de ce mariage. « Ce n’est qu’avec les filles que mon intégration à la société et aux coutumes tunisiennes a été effective : nous tenions à ce que toutes les trois entament leur scolarité à l’école publique avant d’intégrer le lycée français, pour qu’elles maîtrisent parfaitement la langue et la culture arabes. » Une intégration avec ses hauts – nombreux – et ses bas – parfois. Elle n’oublie pas de relater un épisode douloureux vécu par sa fille aînée, alors que celle-ci était encore à l’école primaire. « Avec la méchanceté qui peut parfois caractériser les enfants, des camarades lui répétaient sans cesse que sa mère brûlerait en enfer pour l’éternité car je n’étais pas musulmane. Elle en a été longtemps traumatisée. Mais, de cet épisode, je veux surtout souligner la finesse de réaction de sa maîtresse, Madame Bouabid. Au lieu d’éluder la question ou de rappeler à l’ordre les enfants, cette enseignante a justement pris le prétexte de la double culture de ma fille pour en faire un sujet de cours et de discussion sur les apports mutuels des cultures musulmane et ibérique. Je lui en serai toujours reconnaissante. » Aujourd'hui, deux de ses filles poursuivent leurs études supérieures en Espagne. Sa modestie ne l’autorisant pas à l’afficher, de ses propos transparaît une fierté toute maternelle – elle qui n’aime pas verser dans le sentimentalisme – d’avoir des enfants « 100 % tunisiennes ET 100% espagnoles. »

La Tunisie lui rappelle « l'époque tragique qu'a connue l'Espagne avec le franquisme »

Et l’avenir, comment l’envisage-t-elle ? « A quelques années de la retraite, je ne suis plus sûre de rien. » Elle s’imaginait rester en Tunisie mais la Révolution a remis en cause ses plans. Elle, d’ordinaire si optimiste, ne cache pas sa préoccupation quant à l’avenir de la Tunisie. « La révolution tunisienne, avec ses effets dévastateurs sur l’unité des Tunisiens et sur la qualité de vie, m’a fait rappeler l’époque tragique qu’a connue l’Espagne avec le franquisme, à tel point qu’on parlait alors de « las dos Españas ». Quand on voit le manichéisme des gens quel que soit leur bord politique, le maintien voire la recrudescence de la corruption et, surtout, les menaces réelles à nos libertés – y compris celle, toute simple, de marcher dans la rue sans être importuné – j’ai peur pour la Tunisie. » Pour sa Tunisie.

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