Tiercé gagnant

Paris, alcool et intimidations… Une journée (presque) normale à Kassar Saïd

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Il y a encore quelques mois, Kassar Saïd, dans la banlieue tunisoise, était certainement encore un endroit plutôt branché, où se fréquentaient la classe populaire, la bourgeoise et les nouveaux riches. Les courses de canassons attiraient des familles entières. Les papas mettaient quelques dinars sur leurs chevaux favoris, pendant que mamans et enfants admiraient la course hippique. Aujourd’hui, l’endroit est devenu glauque. Les journalistes n'y sont pas les bienvenus. Et le service d’accueil nous l’a bien fait comprendre…

Ça commence par une envie banale de voir un hippodrome et de parier sur une course hippique. Une envie également de voir ce qui se cache derrière ce panneau demandant aux automobilistes de prendre garde aux chevaux. A l’entrée de l’hippodrome, l’accueil est sympathique, voire chaleureux. Pour quelques centaines de millimes, il est possible de se procurer des photocopies des pages de pronostics de journaux français. Etonnant. Car c’est bien le Tiercé de l’Hexagone qui a du succès ici. Au café de l’hippodrome, des télés retransmettent les courses de Vincennes, ce jour-là. Tickets à la main, les parieurs attendent de voir si leur poulain remportera l’une des nombreuses courses organisées ce dimanche-là dans la banlieue parisienne.

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« Dégagez, rentrez chez vous ! »

Munis d’un simple cahier de notes et d’appareils photo, notre présence dérange, sans qu’on nous le dise clairement. Quelques petits noms d’oiseaux ressortent de la foule amassée devant les téléviseurs. « Dégagez, rentrez chez vous ! », balance alors un des téléspectateurs. Pourtant, tout ici semble légal. La Société des Courses Hippiques de Tunisie, administrée par l’Etat, gère les lieux. Seuls quelques spectateurs se promènent, bière à la main, aux alentours du café qui ne vend pourtant pas d’alcool. Rien d’extraordinaire. Mais la présence de journalistes inquiète. Le directeur de course est prévenu que nous sommes au sein de l’hippodrome, notre journaliste et photographe est arrêté par la Garde nationale.

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Emmené dans un bureau à l’écart, on lui explique que les photos sont interdites, « à cause du terrorisme. » « Le pari est "haram" », rappelle l'une des dirigeantes des lieux. Un membre de la sécurité nous indique finalement que « ce ne sont pas les photos qui sont interdites, mais les appareils photo. Vous pouvez toujours prendre des clichés avec votre téléphone portable », assure-t-il. Alors que les chevaux défilent devant les quelques spectateurs amassés au bord de la piste, la carte mémoire de l’appareil de notre reporter est effacée. La sécurité le prévient qu’il n’est pas bon d’enquêter ici. Lorsque notre journaliste demande qu'on lui fournisse un procès-verbal indiquant la raison de sa présence dans cette pièce, les gardes se détendent et n'hésitent pas à lui expliquer que la peur des terroristes n'est qu'un prétexte à son arrestation. Sans en dire plus. 

« Depuis que Slim Chiboub n’est plus là, il n’y a quasiment plus personne. »

Dans les gradins, les passionnés d’équidés suivent la course. Une famille — un père et ses deux enfants — a fait le déplacement, mais on aperçoit surtout des hommes, éparpillés sur les marches de la tribune. « Ça a changé, explique l’un d’eux. Auparavant, du monde venait pour voir les chevaux. Depuis que les riches propriétaires comme Slim Chiboub ne sont plus là, il n’y a quasiment plus personne. » Effectivement, peu de monde se presse pour parier sur la course du jour à Kassar Saïd, où de maigres montures tentent, tant bien que mal, d'offrir aux quelques badauds présents un spectacle honorable. Le numéro 1 franchit le premier la ligne d’arrivée. A quelques mètres de la piste, notre journaliste est prié de quitter les lieux — sans qu'on ne lui ait fourni de procès-verbal — pendant que les joueurs continuent de miser sur les courses. Une journée presque normale à Kassar Saïd.

© Photos : Frédéric Geldhof

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Frédéric Geldhof

Directeur de la rédaction

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