Ministre haut-débit

Noômane Fehri ne veut « pas rester dans le monde non connecté. »

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A la tête d'un ministère qui bouge — l'économie numérique représente 7,5 % du produit intérieur brut —, Noômane Fehri tire la sonnette d'alarme : si la Tunisie ne rattrape pas son retard en matière de technologies de l'information et de la communication, elle risque de stagner. Il y a urgence. Le ministre des Technologies de l'Information et des Communications milite pour le tout connecté. Et il sait de quoi il parle : même dans son ministère, le wifi ne fonctionne pas ! Et pourtant, il faut avancer dans ce domaine, car l'égalité des chances passe, selon lui, par là. Interview d'un ministre qui parle sans langue de bois.

360 : Vous êtes à la tête d'un ministère qui bouge beaucoup. Cela contraste avec le reste du gouvernement, qui semble confronté à de nombreux blocages et qui paraît inefficace… 

Noômane Fehri : Je peux vous assurer que tous les ministres travaillent beaucoup et honnêtement. Le constat est que certains sont plus chanceux que des autres. Moi, je fais partie des chanceux. Pour deux raisons. Premièrement, les gens croient que je travaille dans un domaine technique, on me laisse donc travailler tranquillement. Pourtant, la chose la plus importante dans ce domaine est l’économie. Oui, mon ministère est un ministère économique. Il y a un secteur qui s’appelle "Technologies de l’information", comme le secteur bancaire ou le secteur de santé. Mais la vraie question, c'est: comment utiliser toutes ces possibilités que la technologie nous donne pour transformer et rendre plus efficace l’appareil du gouvernement ? Deuxièmement, je travaille sur une stratégie public-privé qui a été déjà définie, pour laquelle j’ai participé à la mise en place. Mon rôle est simplement de l’implémenter.

« Si l'on n’attrape pas le wagon technologique, la Tunisie risque de rester dans le monde non connecté »

Quand vous êtes arrivé au ministère, avez-vous été surpris par un état des lieux catastrophique ?

Je suis du domaine, ça aide. J’ai passé trois ans à l’Assemblée, j'ai participé à la stratégie. Lorsque j'ai été nommé ministre, je suis arrivé et, connaissant déjà mes dossiers, j'ai foncé tête baissée. 

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Vous avez établi une stratégie sur cinq ans et prévoyez la création de 80 000 emplois.

S’il y a une chose à retenir de la mission de ce ministère, c’est de mettre en place l’égalité des chances entre les Tunisiens entre eux, mais aussi entre les Tunisiens et les Sud-Coréens. L’adoption rapide de la technologie permet cette égalité des chances. En effet, notre mode de vie est en train de changer à grande vitesse. La technologie va changer notre vie, comme on a fait la révolution industrielle. Ici c’est la révolution technologique. La souveraineté des pays dépend de la manière dont ceux-ci adoptent la technologie. Si on continue à suivre la technologie à un rythme normal, on va continuer a évoluer normalement alors que le monde se transformera. Construire des gratte-ciels en cinq semaines, ça semble anecdotique aujourd’hui, mais cela deviendra la norme grâce à la technologie. Le monde va changer dans les cinq ans à venir autant que les lors des cinquante ans qui viennent de s'écouler. Nous devons donc réduire le gap qui nous sépare des autres pays. Si l'on n’attrape pas le wagon technologique, la Tunisie risque de rester dans le monde non connecté, totalement isolés.

« Il y a tout un système de bakchiches et une économie parallèle à supprimer »

Cela semble difficile, tant les infrastructures semblent loin de ce dont dispose aujourd'hui l'Europe, par exemple…    

Pendant ces cinq prochaines années, il faut mettre en œuvre trois types d'infrastructures… Premièrement, l'infrastructure physique : les 2,7 millions de familles tunisiennes doivent être connectées à internet, en haut débit, d'ici à cinq ans. Certains endroits seront connecté par de la fibre, d'autres par des technologies différentes, comme la 4G que l'on va bientôt lancer. Ce projet coûte quelques milliards de dinars, mais l’Etat n’a pas besoin de s’endetter si le privé y participe. Deuxièmement, l’infrastructure humaine. Si, pendant ces cinq ans, les écoles primaires, secondaires et universitaires ne deviennent pas digitales, c’est que ça ne va pas. Par école digitale, je ne parle par de simples connexions, il faut que tout le monde ait des tablettes et que les enseignants soient formés. Troisièmement, l’infrastructure d’efficacité et de transparence. Le gouvernement ne doit plus utiliser de papier. Tout doit devenir digital, entre les membres du gouvernement, mais aussi entre l'Etat et le citoyen. Aujourd’hui, c’est effarant la lenteur causée par le fait d'utiliser autant le papier. Et le papier implique la multiplication des intermédiaires, et donc des bakchiches. C'est cette étape qui est la plus difficile à mettre en place, car il y a tout un commerce parallèle à supprimer. Si on arrive à faire tout ça en cinq ans, on aura gagné la bataille.

Vous parlez de supprimer le papier. Encore faudrait-il que l'Etat mette en place la numérisation des données concernant chaque citoyen…   

S’il y a quelque chose pour lequel la Tunisie est forte, c'est bien là-dessus. l'Etat a une base de donnée de tous ses citoyens, il sait ce que fait n'importe quel citoyen à n'importe quel moment. J'exagère, mais on a une base de données héritée de Ben Ali. Ce qui nous manque, c’est que tous les systèmes soient connectés. Aujourd’hui la CNAM va éditer sa carte, mais elle sera déconnectée de la carte de santé et de la carte d’identité.

Propos recueillis par Frédéric Geldhof et Zahreddine Berhima

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