Coexistence

Mouled et Noël, au cœur des foyers mixtes tunisiens

Cathédrale de Tunis

Noël et Mouled qui tombent quasiment en même temps, c’est assez rare pour le souligner. 457, c'est le nombre d'années qui séparent chaque événement de ce genre. Le 24 décembre, assida et sapins ont été de sortie et se sont côtoyés dans de nombreux foyers tunisiens. Dans une Tunisie en pleine crise existentielle, nous sommes allés à la rencontre de musulmans, de chrétiens et de couples mixtes qui nous ont raconté comment ils vivaient leur religion en ces jours si particuliers pour eux.

« On ne le cache pas, mais on ne l'étale pas non plus »

Dans son appartement d'une résidence cossue, Nina Errais trône sur son fauteuil, chants chrétiens en fond sonore. Cette Vénézuélienne de « 78 ans, dont 51 en Tunisie », entame sans attendre son récit, sourire aux lèvres. Lorsqu'elle est étudiante, Nina vadrouille déjà au cœur des religions. « J'avais une responsabilité au niveau national pour la religion chrétienne, le Vatican II. C'était formidable d'aller vers les religions monothéistes. » C'est dans ce cadre qu'elle rencontre son futur mari, un Tunisien de confession musulmane. Dès que les choses deviennent sérieuses, Nina reste claire : on ne touche ni à sa religion, ni à sa nationalité. « Dire que les problèmes de mariage sont dus à la religion n'est pas vrai », affirme Nina. « Mon mari est un homme de parole et de personnalité. Il m'avait même demandé au début de venir en Tunisie et de voir si je m'habituais. »

La belle-mère de Nina est croyante et très pratiquante. « Quand on est face à quelqu'un qui croit, il n'y a pas de différence », explique Nina. « Lorsque je suis arrivée en Tunisie, j'étais un jour avec toutes les femmes de la famille. Elles parlaient en arabe mais j'ai pu entendre le mot "musulman". Ma belle-mère s'est alors tournée vers moi et m'a dit qu'elles demandaient si j'allais me convertir. Elle leur a répondu que non. C'était en 1965. » Nina affirme avoir eu beaucoup de chance. En effet, certaines familles ne sont pas aussi tolérantes face à la mixité et exercent une pression énorme sur les couples de religions différentes. « Beaucoup de mes amies sont tombées dans des familles traditionalistes et rigoureuses. On a voulu leur imposer toutes les difficultés », affirme Sarah*, une Belge chrétienne, également mariée à un Tunisien de confession musulmane.

Un Noël au pays du jasmin

« Jusqu'à sa mort, ma belle-mère est venue tous les 25 décembre me souhaiter la bonne fête. Les enfants de ma belle-famille entonnaient même des chants de Noël », se rappelle Nina, un brin nostalgique. Lors de son premier Noël en Tunisie, Nina est consciente qu'elle est dans un pays musulman. Elle met donc un point d'honneur à réaliser un Noël en toute discrétion et simplicité. « Je n'avais pas mis de crèche ni de sapin le 24 décembre. Vers 20 heures ou 21 heures, j'entends la porte sonner et je vois débarquer une bonne partie de ma belle-famille, venue me souhaiter une joyeuse fête. Mais ils étaient déçus parce qu'ils n’avaient pas trouvé d’arbre de Noël ! Dès l'année suivante, ils ont trouvé un sapin pour le côté commercial et une crèche pour l'aspect religieux », plaisante Nina.

Dans le couloir principal de son appartement trône un Coran, ouvert sur la page du milieu. « Je l'avais ouvert sur cette page sans faire exprès pour accueillir ma belle-famille lors de la fête de Noël et ma belle-sœur m'a fait remarquer qu'il était ouvert sur la sourate de Maryam. » Derrière le Coran se trouve la profession de foi musulmane, « qu'un père blanc m'a offert », ironise Nina. « Je suis dans un pays où la religion d'Etat est l'Islam, c'est donc naturel pour moi de montrer plus de signes de l'Islam. »

Le Coran de Nina

« Depuis la révolution, il y a peut-être moins de tolérance »

« La Tunisie, à l'image du Venezuela, est un pays libéral », explique cependant Nina. Elle ajoute qu'elle vit sa religion de manière naturelle : « C'est beau de savoir que je peux aller ouvertement dans une église. » Pour les personnes de nationalité tunisienne qui se sont converties au christianisme, les règles sont différentes. La plupart préfèrent donc vivre leur foi en toute discrétion afin de ne subir aucune pression de la société. Saïda, une Tunisienne chrétienne et mariée à un Tunisien musulman raconte : « On ne choisit pas le lieu de sa naissance ni ses parents génétiques. J'ai eu la chance de naître dans une famille d'origine et de croyance différentes. En revanche, j'ai pu choisir mon milieu d'épanouissement dans la foi. J'ai cheminé calmement et au gré des turbulences. A l'âge adulte, j'ai décidé d'épouser ma foi chrétienne. J'ai fondé une famille aussi diverse, c'est très beau. » Beau, mais pas forcément évident. « Cela n'a pas été de tout repos. Mon mari dit qu'on n’a pas choisi la facilité, mais nous nous aimons, ajoute-t-elle. Avec les mutations actuelles et le langage qui évolue, nous sommes constamment en examen de connaissance, surtout pour les voyeurs. Pour ma part, l'Eglise est là et je vis une histoire d'amour avec ses tourbillons. »

La communauté chrétienne en Tunisie, qui regroupe environ 25 000 personnes, est de plus en plus sollicitée pour participer au débat dans la société civile depuis 2011. « Le fait que la parole se soit libérée facilite la rencontre », affirme le père Nicolas Lhernould, vicaire général du diocèse de Tunis. « Derrière cela, il y a toute une conception de la société avec une refondation du cadre social qui est en jeu. » Et au niveau des couples mixtes, comment se passe la coexistence des religions au quotidien ? « En Tunisie, il y a de tout donc on ne peut pas généraliser », explique le prêtre. « Il est certain que la révolution a mis au jour un débat très fort. Au sein des familles, qui sont les cellules principales de la société, cette question soulève des interrogations. »

« La mixité, une source de discussions »

« La mixité n'a jamais été une source de conflit mais plutôt une source de discussions. Les religions ne doivent pas se mélanger. J’ai toujours fait des choix libres. C’est dieu qui nous conduit », explique Nina. « Quand je suis arrivée, la société était tolérante. Dans ma famille – qui est une grande famille –, j’ai deux belles-sœurs françaises. Depuis la révolution, il y a peut-être cependant un peu moins de tolérance », déclare pour sa part Sarah. 

Dans les mosquées, sans surprise, c'est exclusivement la naissance du Prophète Mohamed qui aura été abordée lors du prêche de ce vendredi. Du côté de la messe de minuit, « on y a fait allusion bien sûr », déclare le père Nicolas. « Nous avons toujours dans une messe des intentions de prière qui sont non seulement pour l'Eglise mais aussi pour le monde. C'est évident que nous devons avoir une intention de prière là-dessus, même si elle est évidemment centrée sur Jésus », conclut-il.

* Certains prénoms ont été modifiés

© Illustration : Wikimedia — Photo du Coran qui trône dans l'appartement de Nina : Emilie Gline

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Emilie Gline

Journaliste

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