Politique du balai

Mohamed, balayeur bénévole et gréviste: « On combat le terrorisme avec la propreté »

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C'est l'histoire d'un homme qui, une fois son travail de jardinier terminé, prend sa brouette et sa pelle pour aller nettoyer les rues de Ras Jebel. Une façon bien particulière de sensibiliser l'opinion à l'écologie et de protester contre sa situation sociale délicate. Rencontre avec cet agent de la propreté pas comme les autres.

« Notre héritage, parmi les nations, réside dans la force de nos bras. Des bras aussi durs que le roc de ces imposants édifices et qui portent haut l'étendard du pays. » C’était une partie de l’hymne national tunisien, entonnée par un agent de la propreté qui retrousse les manches avant de commencer son travail. Sauf que cet agent de la propreté n'est pas vraiment officiel… Alors qu'il termine l'hymne national comme chaque jour, Mohamed Akchi nous fait un petit geste de la main pour nous saluer et prend sa pelle pour commencer à travailler. Ou plutôt par conviction, car Mohamed n'est pas payé par la municipalité de Ras Jebel, dans laquelle il écume les rues, pour faire ce boulot. D'ailleurs, il n'est payé par personne. 

A Ras Jebel, le visage de cet homme est connu de la plupart des habitants. Originaire de Metline, un village à 4 kilomètres de Ras Jebel, 28 de Bizerte, fait chaque jour le trajet à pied pour venir travailler dans le jardin de la délégation. Car c'est là son vrai job : veiller à la bonne tenue des espaces verts. A mi-temps. Et donc, après sa première demi-journée de travail, Mohamed prend son propre matériel – Il a conçu son propre « aspirateur manuel » : un balai attaché à une pelle, le tout synchronisé avec une brouette – pour nettoyer les rues de Ras Jebel. Toutes les rues. Vraiment. Il n'est pas rare de le croiser, où que l'on se trouve dans Ras Jebel, du centre-ville au marché, en passant par la plage qui retrouve, après son passage, une propreté trop rare sur les côtes tunisiennes.

« En augmentant mes heures de travail, c'est une façon de protester »

Mohamed Akchi ne fait pourtant pas ça pour se faire mousser. Modeste, l'homme veut simplement alerter les autorités sur une situation « catastrophique », selon ses propres mots. Le jardinier ne gagne que 220 dinars mensuels. Un salaire indécent, estime-t-il. Alors, il proteste. A sa façon. « Habituellement, on se met en grève et on se fait remarquer en arrêtant de travailler. Moi je fais grève en augmentant les heures de travail. C’est plus bénéfique pour l’Etat », assure-t-il, en essuyant les gouttelettes de sueur qui cachent ses rides. L'ouvrier enchaîne : « Je ne me repose que deux heures par jour, c’est largement suffisant. » Alors qu'il se relaxe justement un peu, un homme sort du café d'en face et se dirigé vers l’agent de la propreté pour lui offrir un verre de jus. Refus catégorique, mais toujours poli, de ce gréviste un peu particulier. « Si seulement les gens comprenaient que je travaille pour mes enfants… Un verre de jus, je ne peux pas le partager avec eux. »       

Mohamed Akchi aime rappeler qu'il ne touche pas un millime pour le balayage des ruelles de la ville. Mais ce n'est pas pour autant qu'il rechigne à faire le job. Tout en ramassant un filtre de cigarette consummée, le dos courbé, il balance des mots à gauche et à droite. Il ne peste pas contre les gens qui jettent leurs mégots pas terre, non, il préfère les sensibiliser. Les habitants de Ras Jebel commencent d'ailleurs à se familiariser avec ses propos : « Chaque  bout de papier que vous jetez constitue un pénible mouvement pour une personne âgée comme moi », aime-t-il à dire, « Ne ruinez pas votre pays avec vos enfantillages. » ou encore « La lutte contre le terrorisme commence par là. » Car Mohamed pense réellement que la propreté est un rempart contre le terrorisme. « La Tunisie n'a que deux voies possibles : soit le civisme et le progrès donneront une société saine et prospère ; soit l’anarchie et la décadence donneront une société facile à envahir par le terrorisme. » La politique du balai, en quelque sorte.

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