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Malbouffe : comment éviter une catastrophe sanitaire en Tunisie ?

Big hamburger, French fries and vegetables

Au-delà de l’événement suscité par son arrivée, l'installation de Quick en Tunisie pose une question de santé publique importante : l’Etat tunisien fait-il tout pour lutter contre la malbouffe ? Selon les statistiques de l’OMS, le nombre d’obèses en Tunisie aurait doublé en moins de dix ans. Notre pays figure dans le top 10 mondial de la consommation de sucre, de blé ou encore d’alcool. Et la junk-food a envahi nos rues. Pizzas, hamburgers, sandwiches et frites… La malbouffe fait des ravages sur le plan de la santé. Est-ce dû à nos nouvelles habitudes de consommation ou à la qualité des produits alimentaires ? Un peu des deux, selon les nutritionnistes d'une part, et les agriculteurs, d'autre part.

« Une catastrophe sanitaire dans 30 ans. » Voilà ce qui attend notre pays, « si les Tunisiens ne changent pas leur comportement alimentaire. » C’est l’effroyable scénario catastrophe imaginé par Salah Ben Ammar, ministre de la Santé dans le gouvernement de Mehdi Jomâa, et présenté le 5 décembre 2014 à des journalistes. Pendant cette conférence de presse, Mohamed Salah Ben Ammar a affirmé qu’une « réduction de la consommation de sel, de sucre et de graisses » était indispensable pour que cette « catastrophe sanitaire » soit évitée. En cause, la malbouffe, qui touche de plein fouet le monde et plus particulièrement la Tunisie. Visés par ce constat, les industriels doivent prendre leurs responsabilités. Car les graisses, le sel et le sucre sont omniprésents dans les produits proposés à la distribution.

Les hamburgers à la mode tunisienne

Il faut dire que le Tunisien aime manger calorique et que ses habitudes de consommation ont changé. Les plats traditionnels, du couscous au lablebi, ont laissé place à des mets plus internationaux: hamburger, lasagnes, sandwiches… Les fast-foods fleurissent semaine après semaine. La pizza semble même être devenue un plat national, tant elle est prisée le midi pendant la pause. D’ailleurs, cette pause entre midi et quatorze heures est peut-être l’une des causes de la malbouffe. « Mes parents rentraient tous les jours pour déjeuner, se souvient Hela. Mais notre génération est plus accaparée par le travail. Nous n’avons plus le temps de revenir déjeuner à la maison, alors on va vers la facilité et la rapidité. » La rapidité, ce sont les casse-croûtes, composés bien souvent de pain, d’harissa, de thon ou de jambon et de quelques tranches de tomate et feuilles de salade. Mohamed Kibech, médecin généraliste, explique qu’aujourd’hui, « hommes et femmes travaillent. Ils n’ont plus assez de temps pour concilier leurs responsabilités professionnelles et leurs responsabilités familiales. Du coup, la majorité des foyers tunisiens ne déjeunent plus à la maison. Ils consomment beaucoup plus de fast-food et de produits alimentaires industrialisés qu’auparavant. »

L’alimentation évolue en même temps que les modes de vie. Le 21e siècle est celui de l’instantané. On vit au jour le jour pour profiter de la vie ou simplement parce que prévoir coûte plus cher. Alors qu’il y a encore vingt ans, on parlait volontiers de « oula » — provisions alimentaires préparées en été pour passer l’hiver sans encombre — ou de « bit el mouna » — garde-manger qui permet de stocker les vivres —, aujourd’hui on se nourrit plus facilement sur le pouce. Un changement social, économique, mais aussi culturel et générationnel. « Avant, nous mangions pour vivre, aujourd’hui, on a l’impression que l’on vit pour manger », s’exclame Nedra, que l’on retrouve à une terrasse de restaurant au milieu des bureaux du Lac. Là-bas, comme dans les rues de la capitale, les enseignes de restauration se sont multipliées depuis dix ans.

Imiter le mode de vie occidental

Dans un rapport consacré à l’état nutritionnel de la population tunisienne, l’Institut national de nutrition prévoyait il y a dix ans ces changements de mode de vie: « L’alimentation tunisienne préserve encore ses caractéristiques méditerranéennes, mais pour combien de temps encore ? », demandait ce rapport, qui affirmait que l’on « observe de plus en plus une mutation de l’alimentation, surtout dans les grandes villes, avec une montée très forte de la consommation de viande, de graisses et de sucre. » Une modification de l’alimentation due, selon l’INN, à « un phénomène d’imitation du mode de vie des peuples dits “civilisés”. (sic) Mais, on oublie que ces peuples souffrent d’un cortège de maladies liées justement à l’alimentation et à l’industrialisation de la consommation et qu’ils sont en train de revoir leur comportement alimentaire afin de réhabiliter et de promouvoir le modèle méditerranéen, qualifié de modèle santé. »

big guy

Autrement dit, nous serions en train d’emprunter les habitudes alimentaires de l’Occident qui, lui, voudrait revenir à un modèle alimentaire méditerranéen, meilleur pour la santé. En effet, explique l’INN, « l’évolution de la consommation alimentaire moyenne du Tunisien au cours des deux dernières décennies est caractérisée par un niveau énergétique moyen dans la fourchette tolérée, par une modification de la structure de la ration journalière, la part des glucides ayant sensiblement diminué au profit des lipides, et par une baisse de l’apport protéique absolu avec augmentation de la part d’origine animale aux dépens de la part végétale. » Des conclusions qui débouchent sur une situation paradoxale: alors que la moyenne calorique journalière diminue depuis 1975, le problème de l’obésité occupe de plus en plus le devant de la scène. Depuis quelques décennies, de nouvelles pathologies se sont développées à une vitesse folle, du diabète aux maladies cardiovasculaires, en passant par l’hypertension artérielle. Revenir à une nourriture plus équilibré, plus saine serait donc la solution. Encore faut-il que les produits vendus dans les étals des supermarchés et des marchés soient corrects…

Des légumes moins bons, mais vendus toute l’année

Car, alors qu’auparavant, les produits proposés dans les marchés semblaient réunir toutes les qualités requises, il semblerait aujourd’hui que les mets disponibles notamment dans les hypermarchés aient perdu de leur superbe. La faute notamment à des consommateurs de plus en plus influencés par les habitudes occidentales qui imposent un rythme fou, totalement éloignés de la saisonnalité. Pour Heni Omri, agriculteur à Regueb, au sud-est de Sidi Bouzid, « avoir des fruits et des légumes durant les quatre saisons est un luxe. » Et le fait de vouloir des tomates et des fraises été comme hiver influe, selon lui, sur la qualité des produits vendus… « Auparavant, le piment avait une qualité meilleure qu’aujourd’hui, mais on ne le trouvait qu’à certaines périodes dans les marchés. De nos jours, le piment est moins bon, mais il est toujours disponible, qu’importe la saison », déplore Heni.

Si l’Etat a indiqué vouloir lutter contre la malbouffe pour éviter la « catastrophe sanitaire », Heni accuse les autorités de ne pas avoir su guider les agriculteurs dans cette mutation socioculturelle. « Le ministère de l’Agriculture ne donne pas assez d’instructions aux agriculteurs pour les aider à définir une stratégie de production. Quant à l’agriculteur, il est obligé d’assurer une certaine qualité pour ne pas perdre ses clients grossistes. » Pour cela, confesse le producteur, l’utilisation de produits comme le Dormex, destiné à prolonger la période de production des plantes, est tolérée en Tunisie alors qu’elle est interdite dans nombre d’autres pays.

Le secteur agricole est mal organisé, confesse Abdelaziz Staali, président de l’Union locale des agriculteurs de Ras Jebel, qui aimerait « que l’Etat intervienne pour mettre en place une stratégie d’organisation du secteur. » En effet, le dirigeant agricole dénonce, comme Heni Omri, l’utilisation de pesticides à des fins productivistes. Une augmentation de la qualité des fruits et légumes pourrait passer par l’agriculture biologique. Mais c’est une méthode difficile, selon Abdelaziz Staali, qui demande: « Comment affirmer qu’une zone est dédiée à l’agriculture biologique alors que la zone à proximité est une zone d’agriculture conventionnelle ? » L’agriculture manque de labels et de cahiers des charges stricts, qui pourraient permettre de viser une amélioration de la qualité de nos aliments, imposer des règles aux industries, qui abusent des lipides, des glucides et des matières grasses, tous néfastes pour notre santé. Et prévenir des risques sanitaires liés à la malbouffe, en prenant notamment exemple sur les pays occidentaux, qui reviennent petit à petit à une alimentation plus qualitative.

© Photos : Fotolia

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