Retour vers le futur

L’ancien maire de Sayada : « On a voulu créer une étincelle, mais il n’y a plus d’espoir ! »

Lotfi-Farhane

En moins d'une semaine, il a fait le tour des médias. Lotfi Farhane, maire de Sayada, alerte sur sa démission après quatre ans à ce poste. Serein et sûr de sa décision, il se confie à 360.

Il arrive en polo, décontracté. « Vous ne vous imaginiez pas voir un maire dans cette tenue ? », lance-t-il. Visiblement, après son marathon médiatique, Lotfi Farhane a toujours le sourire. L’ancien maire de la petite ville de pêcheurs de Sayada semble heureux de renouer avec ses petits plaisirs. Son poste de maire, qu’il a conservé pendant quatre années, est désormais derrière lui. Comme s’il tentait de se persuader qu’il a fait le bon choix, l’universitaire assure : « Je peux maintenant passer plus de temps avec mes étudiants et je profite du temps libre pour savourer un thé traditionnel au port du village. » Mais très vite, la colère qui l’a poussé à démissionner reprend le dessus.

L’OpenGov avant l’heure

« Il faut commencer par le commencement pour bien comprendre la situation », explique Lotfi Farhane en bon professeur de mathématiques à la faculté des sciences de Monastir. Cartésien, comme il aime à le rappeler. Au lendemain de la révolution, il est appelé, « avec d'autres intellectuels », se souvient-il, pour diriger la délégation spéciale de Sayada. Non encarté – « mais avec une sensibilité politique », nuance-t-il –, le matheux et son équipe tentent pendant plusieurs mois de travailler au mieux pour « laisser des traces positives dans l'histoire de la ville. »

12209233_1037966369588740_2101219464_o

Et c’est du côté d’internet que l’on retrouve aujourd’hui ces traces : l'équipe de Lotfi Farhane reprend le site internet de la ville et en fait un véritable outil de communication pour rendre des comptes aux citoyens de Sayada : comptes-rendus des conseils municipaux, dépenses et recettes budgétaires, procès-verbaux ou même propositions de référendum locaux… Tout y est ! « A l’époque, on ne parlait pas encore d’OpenGov et de toutes ces choses-là, on voulait simplement être transparents. » Les habitants de Sayada se prennent au jeu et font alors de la ville un exemple de démocratie participative.

Un maire « atypique »

Et la vie de la cité prend une autre tournure. Direction Sayada. La propreté saute aux yeux : dans les ruelles de la ville, pas un déchet à l’horizon. Quelques travaux sur une route à proximité de la municipalité… « Via le site internet, on demande aux habitants de Sayada s’ils veulent que l’on répare telle ou telle route, selon l’urgence », explique Lotfi Fahrane. En quelques années, Sayada devient le laboratoire de l’OpenGov. « A l’exception de Noômane Fehri (le ministre des TIC, ndrl), qui m'a appelé pour m’encourager et me dire que je faisais ce qu’il rêvait de faire pour la Tunisie, cela a suscité beaucoup de colère autour de moi. »

Mais Lotfi Fahrane semble presque prendre plaisir à irriter sa hiérarchie, lui qui se définit comme un « atypique »… Tellement atypique qu’il attise la curiosité des organisations internationales. Une délégation – « non officielle », précise l’ancien maire – de la Banque mondiale, qui a entendu parler de l’installation du wifi dans toute la ville et de la transparence, s’invite dans la ville. Un dimanche. Lotfi Fahrane emmène les membres de la délégation dans un petit restaurant du port. Chacun paie sa part, car à Sayada, « on n’a pas les moyens de payer des banquets. » Le gouverneur de Monastir apprend la nouvelle. « J’ai eu des dizaines d’appels en absence de la part du gouverneur », plaisante Lotfi Fahrane pour qui la coupe est pleine.

« Sayada est solvable ! »

« On ne peut jamais aller de l’avant », résume-t-il lorsqu’il parle de son état d’esprit au lendemain de cette rencontre avec la délégation de la Banque mondiale. Las, il remet sa démission. Et commence son tour des médias pour dénoncer la situation sclérosée du pays. Pour défendre son bilan, aussi : « On est venu à bout de toutes les dettes de la mairie », résume-t-il, se félicitant qu’aujourd’hui « Sayada est solvable. » A 56 ans, Lotfi Fahrane regarde son « laboratoire d’idées » avec une certaine amertume. Et pour lui, pas question de revenir sur sa décision.

12213982_1037972136254830_37902921_o

Il faut dire que l’ancien maire – bénévole – était régulièrement insulté dans la rue. « Par des RCDistes », assure-t-il. Deux anciens secrétaires généraux du parti de Ben Ali qui étaient affectés autrefois dans cette délégation, selon Lotfi Fahrane qui parle d’« intimidation. » Des réunions du conseil municipal ont même dû être levées à cause de « jeunes » menaçant leur tenue. « J'en ai assez, ça suffit ! », s’exclame l’ancien maire de Sayada qui raconte également sa mésaventure avec la fille du secrétaire général du bureau local de l'UGTT blanchie dans une affaire de vol. Six-mille dinars qui avaient disparu des caisses de la ville.

« Evitons les problèmes ! »

Du côté du port, dans le seul café qui donne sur les dizaines de bateaux amarrés, les pêcheurs sont aussi attristés que leur ancien maire. « C'est une très grande perte pour la ville. Ils ne l'aiment pas parce qu'il est transparent et compétent », explique un habitant de Sayada. Pour son ami, « ce n'est pas une démission, ils l'ont poussé à démissionner pour s'emparer de la ville. » Ce « ils » qui revient dans toutes les conversations, ce sont « les ex-membres du RCD et les syndicalistes », précise un troisième pêcheur. « Je peux vous citer les noms qui sont derrière cela ! », s’exclame-t-il. Avant d’être interrompu par ses amis : « Ne cite pas les noms, on les connaît aussi, mais évitons les problèmes. »

© Photos : Frédéric Geldhof

Publicités

commentaire(s)

Les commentaires sont fermés.