Impouvoir d'achat

« J’ai oublié ce que c’est que de cuisiner avec de la viande ! »

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Le va-et-vient des chariots de supermarchés pourrait presque faire oublier la réalité économique du pays : depuis les années 2000, la situation financière des ménages se dégrade. Le taux d’inflation augmente, tandis que la courbe d’augmentation des salaires stagne. Chômage, impôts et augmentations successives des prix du gaz ou de l’électricité… De nombreux Tunisiens sont confrontés à des difficultés économiques. Nous avons rencontré plusieurs d’entre eux, qui nous ont expliqué comment ils consomment aujourd’hui, entre peur de l’avenir et économies.

Comme tous les dimanches, Mounia attend les dernières heures du souk, à deux pas de chez elle, pour aller faire ses courses. Fripe, ustensiles de cuisine, matériel de bricolage… On y trouve de tout, mais ce qui intéresse cette Tunisienne de 50 ans, ce sont les aliments de base qui lui serviront à cuisiner pendant toute la semaine. Comme tous les dimanches, elle attend la dernière minute, espérant faire de bonnes affaires en faisant baisser les prix des légumes auprès des commerçants qui aimeraient repartir avec le moins de marchandise possible. Il faut dire que, depuis quatre ans, le prix des tomates n’a cessé d’augmenter et que Mounia est à la recherche de la moindre économie. « Le kilo de tomate est passé de 1,8 dinars à 2,3 dinars environ, depuis 2010 », regrette cette mère au foyer, qui a de plus en plus de mal à joindre les deux bouts avec son salaire de 580 dinars net. Et ce sentiment de perte du pouvoir d’achat est bien plus qu’une impression. Comme Mounia, d’après un sondage de l’institut Tunisie Sondage réalisé en mars 2013, 78 % des Tunisiens estiment que leur pouvoir d’achat a « plutôt diminué durant les douze derniers mois », tandis que 66 % des Tunisiens s’attendent à ce que leur pouvoir d’achat diminue lors de l’année suivante. Un pessimisme qui va de pair avec l’inflation dans le pays et la hausse des prix. Et l’inquiétude vis-à-vis du pouvoir d’achat va croissant chez la plupart des Tunisiens. Lors de la campagne présidentielle, un institut de sondage français a même déterminé qu’il s’agissait de la préoccupation principale du peuple tunisien, loin devant la sécurité.

« J’ai oublié ce que c’est que de cuisiner avec de la viande »

Hajer, 54 ans, est femme de ménage. Elle gagne mensuellement 330 dinars. Pas suffisant pour élever ses deux filles, malgré le salaire de son mari.

« Je gagne 330 dinars, je suis locataire, mon mari se charge du loyer, et moi du reste : les courses, et les dépenses quotidiennes.  Mon mari est gardien de nuit dans une usine, il est payé 400 dinars. On a un crédit, du coup c’est 50 dinars qui sont prélevés chaque mois de nos salaires. Je ne vous cache pas que la vie est devenue difficile. J’ai oublié ce que c’est que de cuisiner avec de la viande, je me donne l’illusion avec des cubes de bouillon parfumés. C’était mieux avant, et tous ces ministres de l’économie sont bêtes et ne comprennent rien. »

 

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La classe moyenne coincée entre inflation et remboursement de crédits

Depuis janvier 2014, les prix des produits alimentaires et des boissons ont augmenté de 7,2 %, selon l’Institut national des statistiques, quand les tarifs du logement, de l’électricité, du gaz et de l’eau ont augmenté, eux, de 5,9 % sur la même période. Pour des salaires qui n’augmentent que trop peu depuis dix ans. Selon les chiffres du ministère des Affaires sociales, entre 2006 et 2012, le salaire moyen tunisien est passé de 4518 à 6535,4 dinars annuels, soit un revenu moyen de 544 dinars par mois. Et la baisse du pouvoir d’achat se fait bien ressentir, notamment à cause de l’inflation grandissante… Le taux d’inflation s’est élevé à 6,5 % durant l’année 2013. Mettant en péril la consommation de la classe moyenne : « La paupérisation est en train de bouleverser l’édifice social de la classe moyenne que l’Etat-providence a laissé en héritage », explique ainsi Mourad Hattab, expert en dangers financiers. Une paupérisation qui s’explique non seulement par l’inflation, mais aussi par un taux d’endettement anormalement élevé : 60 %, selon Nidhal Ben Cheikh, directeur de l’Observatoire national de la consommation (ILEF).

C’est le cas de Hajer, femme de ménage, qui se voit prélever chaque mois 50 dinars sur les 730 dinars gagnés mensuellement par son couple, ou de Raja, architecte, qui affirme que « 70% de (mon) salaire est consacré au crédit pour la voiture » et qui dispose dont d’une moyenne de 300 dinars pour subvenir à ses besoin alimentaires, au paiement de ses factures ou encore à l’achat de carburant pour son véhicule, pour lequel elle fait donc de nombreux sacrifices. Des exemples parmi tant d’autres… En effet, selon l’enquête de Tunisie Sondage, « les principales dépenses préoccupant le Tunisien au niveau de son pouvoir d’achat, pour les trois mois à venir, sont relatives à l’alimentation (68,4 %), aux factures d’énergie (63,2 %) et aux transports et carburant (60,8 %). » De quoi laisser trop peu d’argent aux loisirs ou aux extras. De quoi, surtout, chercher les meilleures affaires à tout prix. Slim, chauffeur de taxi, explique par exemple qu’à chacune de ses fins de tournées, il passe dans un kiosque au Kram, où il achète son essence moins chère que dans les autres pompes à essence, avant de rejoindre son domicile de l’Aouina. Une perte de temps d’une demi-heure, mais qui lui permet d’économiser quotidiennement deux ou trois dinars.

Economiser pour espérer sortir de la spirale du crédit. Tel est le credo de nombreux Tunisiens. « Le 10 de chaque mois, je suis dans le rouge, assure Ali, retraité. Ma pension me permet de combler mon débit et de profiter quelques jours de mon argent, avant de continuer de vivre à crédit le reste du mois. » Comme une majeure partie des Tunisiens, Ali doit donc serrer son budget le plus possible pendant près de trois semaines. Selon Tunisie Sondage, en cas de dépenses imprévues ou de difficulté à boucler leurs budgets en fin de mois, 38 % des Tunisiens se voient obligés de réduire leurs dépenses de consommation. Les autres, eux, trouvent des moyens de consommer, quitte à s’endetter toujours un peu plus : « 28 % empruntent de l’argent à leur entourage et 21 % puisent dans leurs épargnes s’ils en disposent », assure l’institut de sondages, qui ajoute que 10 % des personnes interrogées « affirment recourir au crédit bancaire. » Il faut dire que la Banque centrale de Tunis a tenté de rationaliser les crédits à la consommation. Ali, lui, a choisi de vivre à crédit vis-à-vis de son épicier, qui tient la note du retraité et qui récupère son dû le 1er du mois.

« Avec mon salaire d’architecte, c’est à peine si j’y arrive. »

Raja a 28 ans. Son métier d'architecte peut sembler rémunérateur : 1 000 dinars par mois, sans enfant à charge. Pourtant, elle représente une classe moyenne qui a du mal à boucler ses fins de mois malgré tout.

« J’habite encore chez mes parents dont heureusement que je n’ai ni courses a faire ni loyer a payer, mais 70 % de mon salaire est consacré au crédit pour ma voiture donc j’ai en moyenne 300 dinars par mois. Avec mon salaire d’architecte, c’est à peine si j’y arrive pour mes dépenses personnelles, en plus de ça, le prix du carburant devient trop cher et avec mon salaire je commence a galérer. »

 

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Des consommateurs exclus du monde de la consommation

Mais à quels critères répond la consommation de cette classe la moins aisée ? Autrement dit, comment consomme-t-on lorsque l’on gagne à peine de quoi subvenir à ses besoins les plus élémentaires ? Le Centre de recherche et d’information des organisations de consommateurs s’est penché sur la question. Selon cet organisme, « les consommateurs à revenu modeste sélectionnent un produit alimentaire sur base de la marque et du prix. »  Les qualités intrinsèques du produit telles que la fraîcheur, le goût, la sécurité, l’absence d’additifs, la composition du produit, l’information présente sur l’emballage et l’absence d’OGM sont donc totalement occultées. Tant que le produit est de marque et bon marché, c’est le principal. « Les moyens budgétaires limités justifient ces choix », assure le Centre de recherche, qui affirme que les consommateurs les moins riches se tournent vers « des produits alimentaires de base, sans avantages qualitatifs spécifiques, et d’ailleurs non reconnus en tant que tels. » D’ailleurs, la viande se retrouve rarement en grande quantité dans les paniers de cette classe pauvre : les consommateurs à revenu modeste achètent moins souvent que les autres consommateurs du bœuf, des plats préparés à base de viande de bœuf ou du poulet et trouvent ces viandes trop chères. D’après le centre de recherche, les légumes ont plus la cote, notamment les pommes de terre et les carottes, dans ce groupe d’individus. Tous ces chiffres concernent un quart de la population des consommateurs, assure le CRIOC, qui tient à rappeler qu’il existe, en marge, « des consommateurs exclus du monde de la consommation, des ménages précaires ou encore des exclus. »

La classe moyenne a-t-elle du souci à se faire ? Oui, à en croire Mourad Hattab qui explique que « plusieurs économistes affirment que le budget de l’Etat 2014 va beaucoup nuire à la classe moyenne en particulier, et affectera de manière générale toutes les catégories socioprofessionnelles. » Pour lui, la problématique est en partie politique. Les raisons ? « Le budget en question terrassera le pouvoir d’achat des Tunisiens de tout bord, d’abord avec le gel des salaires : aucune augmentation n’est à prévoir dans le budget 2014 ; ensuite l’embrasement des prix à la consommation de la majorité des produits, notamment les produits de premières nécessités, et enfin, avec une augmentation des taxes et impôts. » Le prochain gouvernement aura donc à résoudre une équation quasi insoluble : faire des économies à grande échelle tout en ne touchant pas – ou peu – au pouvoir d’achat des Tunisiens. La solution semble difficile à trouver. Si Mourad Hattab estime que le pouvoir d’achat des ménages tunisiens a baissé de 20 % depuis le 14 janvier 2011, on peut penser que le pire est passé. Les économistes, la Banque Mondiale ou encore le Fonds Monétaire International ont tiré la sonnette d’alarme. Le nouvel homme fort du pays va devoir travailler dur pour faire retrouver le sourire aux consommateurs.

« Je suis obligé d’avoir deux métiers pour nourrir ma famille. »

Mohamed a 60 ans. Pour ce transporteur, qui gagne 367 dinars par mois, il n'est pas question de retraite. Pire, pour subvenir aux besoin de son fils, il est obligé de travailler après sa journée de travail normale.
« L’argent de poche pour mon fils de 20 ans est à cinq dinars par jour, ça fait presque la moitié du salaire. Je suis vraiment touché par l’inflation, d’une part, les produits alimentaires coûtent très chers tels que les pâtes ou l’huile d’olive, et d’autres part, quelques produits comme la farine ou le sucre ne sont pas toujours disponible. J'ai été obligé de prendre un deuxième métier pour pouvoir nourrir ma famille. »

 

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Frédéric Geldhof

Directeur de la rédaction

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