Pieds carrés

Les footballeurs tunisiens sont-ils trop paresseux pour réussir en Europe ?

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Les clubs européens rivalisent de désillusions avec les joueurs originaires de Tunisie. Des centres de formation nationaux à l’OM, Bordeaux ou Hambourg, les talents ne manquent pas. Mais sont incapables de concrétiser sur les pelouses étrangères au point de devenir incontournables. Question de « mentalités » ?

3 juillet 2011. Saber Khlifa signe son arrivée officielle à Evian Thonon Gaillard, modeste club de Ligue 1 française, après des passages au Stade gabésien, à l’Espérance puis – suite à une brouille avec ses dirigeants – à Hammam Lif et enfin en Libye. Trente-et-un matches plus tard, le Tunisien aura marqué quatre buts. Mais pas les esprits. Le club savoyard se maintient cependant dans l’élite en terminant à la neuvième place. Lors de la saison suivante, Khlifa se réveille : un triplé contre Montpellier le révèle définitivement. Mais c’est surtout un but de 64 mètres qui va attirer les regards des téléspectateurs. Les recruteurs, eux, ont déjà un œil sur cet espoir tunisien, alors âgé de 25 ans. En été 2013, lors du mercato, Khlifa signe à l'Olympique de Marseille pour 2,5 millions d'euros. Après une saison passée à cirer le banc olympien et une seule réalisation, Saber Khlifa revient en Tunisie. Au Club africain évidemment, lui qui s’est sacrément fâché avec les dirigeants de l’Espérance quelques années plus tôt. Avec 16 buts la saison dernière, Khlifa a retrouvé son niveau. S’il n’est pas devenu une star de l’autre côté de la Méditerranée, son retour au pays sonne comme une renaissance.

« Beaucoup de footballeurs ici sont des paresseux ! » (Mongi Ben Brahim)

Ils sont nombreux, comme lui, à avoir tenté de percer dans les championnats prestigieux… Hatem Trabelsi, passé par l’Ajax Amsterdam puis Manchester City. Le Marsois Mehdi Ben Slimane aura connu sa modeste heure de gloire à Fribourg, après un passage à Marseille. Khazri, Gouaida ou encore Chikhaoui ont des carrières honorables, mais aucun d’eux n’est aujourd’hui une star du ballon rond. Et que dire d'Issam Jemâa, qui a connu des échecs successifs à Caen, Auxerre et Brest, après avoir vaguement cartonné à Lens ? A croire que la formation n’est pas suffisamment performante en Tunisie… Faux, rétorque Mourad Zeghidi, journaliste spécialiste des footballs tunisien et européen. Mais alors pourquoi aucun footballeur tunisien n’est jamais devenu une star de la Liga, de la Premier League ou même de la Ligue 1 française ? « Je me méfie toujours des "jamais" », explique le commentateur, qui admet toutefois que « la Tunisie n’a pas eu de joueur à la trajectoire modèle, finissant dans un très grand club » comme Barcelone ou le Bayern. Mais Mourad Zeghidi est catégorique : « Il n’y a pas de problème de formation. » Les installations permettent de travailler efficacement. « Celles de l’Etoile du Sahel, par exemple, n’ont rien à envier à celles d’un club comme Ajaccio ou Brest », assure le commentateur sportif, qui tempère toutefois en précisant qu’il existe désormais un gap entre les équipements des clubs du « big three » et les installations des autres clubs qui n’ont pas eu l’opportunité d’accueillir la fortune d’un Chiboub ou d’un Riahi.

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Si certains clubs ont des installations dignes des clubs de Ligue 1, raison de plus pour déplorer le manque de réussite des Tunisiens à l’étranger. Reste que la formation ne s’appuie pas que sur l’aspect matériel. Mongi Ben Brahim, ancien joueur international devenu ensuite agent, estime lui qu’il existe un réel soucis de ce côté… « Pour moi, la formation est le problème majeur, affirme-t-il. Les formateurs des jeunes eux-mêmes ne sont pas très bien formés. » Mais pour l’ancien international, c’est avant tout le manque de travail des espoirs du ballon rond qui pose problème : « On ne manque pas de talents, en Tunisie, mais pour devenir professionnel, il faut beaucoup travailler. Or, beaucoup de footballeurs ici sont des paresseux. » Bim. Mourad Zeghidi confirme à demi-mots… Il se souviendra longtemps de son voyage en avion aux côtés de Chokri El Ouaer, gardien de but de la sélection nationale dans les années 90. En 1998, la Bundesliga lui fait un appel du pied après ses performances remarquées lors de la Coupe du Monde en France. L’Espérance a même reçu un fax contenant une proposition d’un club allemand. El Ouaer hésite. « En Allemagne, il fait froid, avoue le gardien à Zeghidi. Et en plus, ce sont des fous, ils s’entraînent le matin ! » Le gardien restera à Tunis pour effectuer un passage passé inaperçu au FC Genoa, en Italie, quelques saisons plus tard. Flemmard, le footballeur tunisien ? Pas que. Mokhtar Tlili, ancien entraîneur du Club Africain, de Zarzis, de Gabès et surtout du Club athlétique bizertin est certain qu’il existe un autre problème, directement lié à la tactique : « La formation du joueur tunisien est incomplète, ce qui empêche ce dernier de s’adapter au rythme du football européen, qui est un football total. » Marquage individuel, récupération de balle, contre-attaque… Le technicien est catégorique : « Le joueur tunisien apprend au sein de son équipe à se concentrer sur son poste, on lui inculque l’idée qu’il n’est pas censé faire le boulot des autres. » Pour corroborer son propos, Tlili va piocher dans sa mémoire : « Temime Lahzami était l’un des meilleurs attaquants à Marseille grâce à ses qualités techniques (il y a passé deux saisons, de 1979 à 1981, ndlr), mais son expérience n’a pas duré dans ce club, faute de capacités défensives. »

« Pourquoi s’entraîner sept fois par semaine alors qu’avec trois séances hebdomadaires, on est premiers ? » (Mondher Msakni)

Mais outre ces problèmes tactiques, Mourad Zeghidi soulève un autre problème majeur : « Les joueurs tunisiens n’ont pas faim ! » Autrement dit, ils vivent dans un cocon et en sortir peut avoir des conséquences sur leur niveau. Tlili : « Les footballeurs tunisiens quittent le pays plus tard que les Ivoiriens ou les Maliens – vers 26 ou 27 ans –, après s’être fabriqué un certain statut social ici : ils ont des voitures, les poches bien remplies, des amis partout. Stars ici, lorsqu’ils arrivent en Europe, ils ne bénéficient pas du même statut social. » Zeghidi : « Il y a une fragilité mentale chez les joueurs tunisiens, qui ont besoin de leur environnement familial. C’est difficile à vivre, de passer du statut de star à celui d’anonyme. Ils n’ont pas la rage de vaincre. Et puis ici, on ne vit pas mal. Pourquoi s’embêter à gagner un salaire seulement supérieur de 15 % en changeant d'environnement ? »

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Car oui, c'est difficile à croire, mais si les joueurs locaux ont du mal à partir, c’est aussi parce qu’ils gagnent bien leur vie en Tunisie. A la différence d’un joueur de Côte d’Ivoire qui n’a pas les moyens de manger le soir, le Tunisien n’a pas forcément intérêt à prendre des risques. Un Oussama Darragi gagnerait 100 000 dinars par mois à l’Espérance. La Ligue 1 française, avec un salaire mensuel moyen pour les joueurs atteignant difficilement les 50 000 euros brut, est donc loin d’être l’eldorado pour un bon footballeur tunisien. Lorsque Lille propose à Youssef Msakni un salaire estimé à 60 000 euros et que le Qatar lui offre un pont d’or – avec 1,5 million d’euros net à la signature –, le choix est vite fait. « Il ne faut pas oublier que les athlètes sont dans une logique d’immédiateté, rappelle Mourad Zeghidi. Ils ne sont pas à l’abri d’une blessure ou d’une période de méforme. » Mokhtar Tlili va plus loin : « Msakni est un joueur de qualité sur le plan technique mais il est très faible psychologiquement, et encore plus physiquement. C’est un joueur qui peut donner beaucoup durant une heure, pas plus. Or, aucun entraîneur ne l’a fait travailler sur ses faiblesses. » Tlili se souvient d'ailleurs du père Msakni : « Quand j’étais entraîneur de l’équipe nationale, Mondher Msakni, qui jouait au COT, était venu me voir pendant la préparation à la Coupe d’Afrique pour me dire que s’entraîner sept fois par semaine, c’était trop. Il me sort alors cet argument imparable : "Au COT, on s’entraîne trois fois par semaine et on est à la première place du championnat. »

« Nous avons le seul championnat vraiment professionnel en Afrique » (Mourad Zeghidi)

A côté de ces exemples, la carrière de Saber Khlifa fait figure de parcours ambitieux. Au moins, le Clubiste aura goûté à la Ligue des Champions version européenne. Sans oublier Aymen Abdennour, en route vers un gros d'Europe – Monaco devrait recevoir des offres de Manchester United, Barcelone ou un des deux Milan (le défenseur a finalement rejoint Valence, ndlr). Et puis, dans le championnat tunisien, tout n’est pas à jeter. Mourad Zeghidi tempête d’ailleurs contre ceux qui estiment que la Ligue 1 locale n’est pas performante. « Nos clubs ont des palmarès intéressants sur le plan africain. Et puis, nous avons le seul championnat vraiment professionnel sur le continent, avec des centres de formation, des assurances et le respect de la réglementation de la FIFA. » Et avec le fric investi dans nos clubs, les salaires – qui s’élèvent à 25 000 dinars pour des joueurs moyens des plus gros clubs tunisiens – permettent de garder les talents en Ligue 1, voire de recruter certains joueurs qui n'arrivent pas à percer en Europe. Alors que la Fédération française de football déplore l’exode de ses footballeurs vers des championnats étrangers, la Tunisie peut se targuer de développer un championnat compétitif, de vouloir remporter des trophées sur le continent africain et de garder ses talents grâce à des conditions salariales et sportives idéales. Un contre-exemple en pleine mondialisation du ballon rond.

Propos de Mokhtar Tlili et de Mongi Ben Brahim recueillis par Zahreddine Berhima. © Photos : ETG, FC Zurich et Eurosport.

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Frédéric Geldhof

Directeur de la rédaction

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