Le jour d'après

Les employés de l’Imperial Marhaba, ces héros toujours anonymes

SousseAttack

« Dharba mchouma ! » (« Un très sale coup ! »). En deux mots, le chasseur de l’hôtel Bellevue Park, où se trouve le siège de la chaîne RIU en Tunisie et mitoyen du désormais tristement célèbre Imperial Marhaba, résume le sentiment unanimement partagé par les employés et les cadres des deux établissements. Quinze jours après le drame, nous nous sommes rendus sur les lieux pour en rencontrer les acteurs héroïques – le mot est pesé – et en saisir les sombres implications socioéconomiques sur l’entreprise, le secteur touristique et l’économie tunisienne en général. 

En pénétrant dans le hall de l’Impérial Marhaba en cette fin d’après-midi, une impression de surréalisme domine : les sols sont parfaitement lustrés, les fauteuils bien disposés, les lustres et les spots allumés partout, y compris aux étages. Seule la voix envoûtante de Barry White, qui s’élève du bar de la réception, tente d’apporter un semblant d’animation. De vie. Un serveur, long tablier noir serré autour de la taille, traverse d’un pas alerte les lieux : d’où vient-il ? Et, surtout, où peut-il bien aller ? A une demi-heure du dîner, aucun des 3 clients répertoriés à l’hôtel (lire l'interview du directeur commercial) n’est visible alentour. Une autre silhouette apparaît, sortie de nulle part. Vêtu d’un pantalon à pinces, d’une chemise d’un blanc immaculé et d’une cravate gris irisé, Mehrez Saâdi, le jeune directeur de l’hôtel, vient à ma rencontre pour me saluer. Contrairement à son apparence, sa voix et ses propos ne sont pas totalement assurés, encore profondément marqué par la récente tragédie. Ensemble, accompagnés du directeur commercial, Nejib Bouzidi, nous nous dirigeons vers la plage de l’hôtel, où tout a commencé. Et où tout s’est achevé, non loin. Face à la mer, les gerbes de fleur, disposées en amas sur le sable et entrecoupées çà et là de messages et de témoignages écrits, sont asséchées.

plage

Tandis que nous refaisons le parcours du tueur, de la plage vers le parking à l’entrée de l’hôtel, Mehrez Saâdi revient sur – et revit – ces moments. « J’étais dans le hall de l’hôtel, en train de discuter avec le directeur du Bellevue Park, quand les premiers tirs ont stoppé net notre conversation. Je n’ai pas eu le temps de réaliser ce qu’il se passait : des vagues entières de clients épouvantés, accourant de la piscine et de la plage, se dirigeaient vers l’intérieur du bâtiment, alors que les rafales de kalachnikov se rapprochaient. Sans hésiter, j’ai conduit un groupe composé d’environ 80 personnes vers la réception, sur le côté du hall. Nous sommes entrés dans la salle intérieure, une bagagerie, par l’une des deux portes camouflées dans les panneaux en bois ornant le mur, derrière le desk.  Après m’être assuré de leur sécurité, je suis ressorti par le parking et ai assisté impuissant à l’exécution de trois personnes âgées, dont un couple, sur le point de franchir la barrière extérieure de l’hôtel. Je me suis redirigé vers ce malade, sidérant de sang-froid et particulièrement déterminé dans sa mission, et j’ai commencé comme beaucoup d’autres à lui jeter tout ce qui me tombait sous la main : des cailloux, des pierres,… Je ne me suis enfui que quand il a lancé vers moi une grenade. »

Des messages de soutien des rescapés

Une fois l’assaillant mis hors d’état de nuire, le jeune directeur dresse un premier constat : il y avait ce jour-là 627 clients à l’hôtel et le bilan aurait pu se chiffrer à 300 victimes au moins, si n’étaient la bravoure et la solidarité démontrées par l’ensemble du personnel. « En recueillant les témoignages de mes employés le jour même et le lendemain, j’ai appris avec émotion et reconnaissance que tout le monde avait, peu ou prou, sauvé des vies : des clients ont été cachés dans la chambre froide du bar de la plage, dans le sous-sol de l’économat, dans les vestiaires de la piscine intérieure, dans les bureaux de l’administration, dans les chambres, dans la boutique de souvenirs, dans le canal d’évacuation des eaux usées ! Un jardinier a même eu l’heureux réflexe de cacher une fillette de 10 ans dans la gaine technique du 4e étage. Toutes ces personnes ont fait preuve d’héroïsme ! Je suis consterné par ce que nos médias n’en ont guère fait l’écho, alors que je reçois tous les jours, au nom du personnel, des centaines d’emails et de messages de soutien venant de nos clients à l’étranger – qu’ils soient rescapés ou fidèles clients de l’hôtel depuis plusieurs années, compatissant à notre situation. »

héros

Opinant de la tête, Nejib Bouzidi renchérit : « La direction a tenu a rendre un vibrant et sincère hommage à tout le personnel, lors d’un dîner de fraternité organisé le 2 juillet, moins d’une semaine après le drame. Nous les avons chaleureusement remerciés pour le courage et l’engagement qu’ils ont mobilisé au service de notre clientèle et de l’entreprise. Avec les cadres de la direction générale, nous avons d’ailleurs assuré en personne le service, lors de ce dîner dont ils étaient les hôtes d’honneur. Notre gratitude envers eux est immense. »

Publicités

commentaire(s)