Ballet nocturne

Sur la route de la contrebande, de Tunis à Ben Gardane

cigarettes contrebande

500 millions de dinars par an. Voilà ce que perdrait l'Etat à cause du marché parallèle du tabac et de ses produits dérivés. Ce chiffre de 2013, annoncé par le directeur général de la Régie nationale du tabac et des allumettes, est affolant. Et pourrait être beaucoup plus important selon la Douane.

Car la contrebande représenterait en tout 43 % du marché du tabac. Dans un rapport intitulé « Copinage, performance économique et inégalité des chances » daté de 2014, la Banque mondiale estime que, « dans le cas de l'Algérie, la forme la plus courante de transport utilisée dans ce type de commerce informel est la camionnette. » Le trafic de cigarettes représente près de 7 % de l’activité des véhicules, précise l’organisation internationale qui estime que « l'existence de différences considérables dans les prix de certains produits semble être la raison principale pour le commerce informel transfrontalier dans la région. » Et pour cause : en 2014, le rapport de prix entre un paquet de cigarettes tunisiennes et de cigarettes algériennes était de 1 sur 5.

« Est-ce que ton patron sait que tu as peur ? »

Notre journaliste a décidé de plonger au cœur de ce trafic, qui touche toute la Tunisie, de  Kairouan à Bouchebka, de Ben Gardane à Gafsa. Il s’est immergé dans ce ballet de camions souvent sans immatriculation, toujours enrobés d’une couche de poussière pour qu’on ne puisse pas distinguer leur couleur. Des engins roulant à pleine vitesse, à toute heure de la nuit. Nous sommes allés à la rencontre de Mohammed*, un de ces nombreux contrebandiers. Maigre, les cheveux bruns et une voix éraillée « à cause d’une foutue maladie », dit-il, ce trentenaire travaille dans ce trafic « depuis quinze ans environ. » La moitié de sa vie passé à trafiquer. Mohammed habite dans une banlieue de Tunis. Toutes les deux semaines, tel un rituel, il se met au volant de son camion pour rallier Ben Gardane. Mais avant, il a rendez-vous avec Taher Kahla, une petite main chargée de l’aider à importer les cigarettes algériennes. Illégalement, bien sûr. Kahla est un novice, comparé à Mohammed, qui lui apprend en quelque sorte le métier. Les deux contrebandiers se dirigent tout d’abord vers Kairouan, où ils vont passer commande auprès d’un « grossiste. » Dans un café, éloigné du centre-ville, ils rencontrent un homme qu’ils surnomment « Hchicha. » Il est le bras droit du patron. Celui-ci donne simplement un bout de papier à Mohammed, et lui donne une tape amicale sur l’épaule. « On compte beaucoup sur vous », l’encourage-t-il.

contrebandiers

Sur la route de Ben Gardane, le chauffeur et son copilote ne discutent pas vraiment. Ambiance austère. « Un vrai contrebandier ne doit pas trop parler, c’est risqué », explique Mohammed. Quelques kilomètres avant Ben Gardane, la camionnette quitte la nationale pour s’engouffrer sur une piste plus discrète. Mohammed et Taher Kahla arrivent dans un petit village. Un endroit qu’ils connaissent visiblement. Direction le garage d’« Ezabrat », le « mécanicien des contrebandiers. » Sa spécialité ? Modifier les moteurs des camions pour les faire rouler plus vite, « pour pouvoir semer la Garde nationale », se vante-t-il. Pas le temps de traîner : le moteur trafiqué, Mohammed donne une enveloppe à son garagiste. Pour ensuite déroger à la règle qui veut qu’un contrebandier ne parle pas… « Comment elle est l’ambiance ici ? Il y a toujours des policiers ? », questionne Mohammed. Ezabrat reste silencieux. Le garagiste prend une chaise, pose un pied dessus, allume une cigarette et regarde Mohammed dans les yeux. « Est-ce que ton patron sait que tu as peur ? », lui demande-t-il. Mohammed : « Ne confonds pas la peur et la prudence, mon vieux. » Le garagiste le prévient : « Prends soin de toi… et surtout de la marchandise. Et ne dévoile rien au cas où… », dit-il en mimant un menottage. « C’est toi qui as peur maintenant, ironise Mohammed. Sois sans crainte, je suis né pour faire la contrebande. »

« Même aveugle, je continuerais à faire de la contrebande »

Dans le camion, Kahla s’impatiente. « Il est temps de partir, dit-il, Hamma El Botti me fait signe d’y aller. » Hamma el Botti, c’est le « kachef. » Chez les contrebandiers, le « kachef » est celui qui s’occupe du « balayage » des routes pour voir s’il y a des risques. Hamma El Botti presse les deux hommes, car il s’est assuré qu’il n’y avait pas de policier sur la route. C’est alors parti pour trois heures de route. Les conversations sont toujours aussi peu fréquentes, et les paysages pas franchement attrayants. Nous sommes dans un no man’s land. Impossible de dire si nous sommes encore en Tunisie ou si nous avons pénétré en Libye. Au loin, un camion Isuzu fait son apparition. Nos deux chauffeurs descendent, serrent la main de l’occupant de l’autre véhicule. Mohammed lui donne un paquet. Mohammed et Kahla récupèrent le camion Isuzu. Mohammed dit à son copilote de récupérer d’ouvrir la boîte à gant. Là, un vieux téléphone enroulé dans du scotch noir. Kahla appelle Hamma El Botti pour le prévenir que les deux hommes vont débuter leur retour. Sur la route, la poussière empêche toute vision claire. Mais c’est le job de Mohammed : il sait manœuvrer sur les pistes qu’il connaît presque les yeux fermés. « J’ai passé plus de 15 ans à faire la contrebande. Je connais les différentes routes comme je connais l’itinéraire entre ma chambre et la salle de bain, explique-t-il. Même si je perdais les yeux, je continuerais à faire de la contrebande. »

Retour à Kairouan. Les deux contrebandiers appellent Hchicha. Ce dernier est chargé de les emmener « au grand dépôt. » Toujours en regardant autour d’eux, Mohammed et Kahla patientent presqu’un quart d’heure devant la porte, qui finit par s’ouvrir. Un homme, gras, la trentaine, vêtu d’un tee-shirt sans manches, sort prudemment pour accueillir ses invités. Son surnom ? « Kanfoud. » Ils resteront avec lui plusieurs heures, avant de ne ressortir qu’à l’aube. Sur le chemin du retour, Mohammed explique que « Kanfoud » est, en quelque sorte, leur distributeur : « Il va s’occuper de l’affaire en aval. Son rôle est de distribuer la marchandise aux buralistes via des petits transporteurs. » Fin de l’opération. Une opération qui a semblé exceptionnelle. Pourtant, elle recommencera dans quelques jours. Le quotidien de la contrebande, c’est cela. Et pour Mohammed, 15 ans de « métier », la contrebande est presque devenue une routine. Comme n’importe quel job !

* Certains prénoms ont été changés.

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