Chronique d'une (jeune) boss — épisode 1

Situation amoureuse: « En couple avec les impôts et en relation très compliquée avec ma conseillère bancaire ! »

talons

Elle n’a pas la 25 ans. Mais Rym a troqué ses cahiers de cours contre les cahiers de comptabilité, après avoir hérité de l’entreprise de son père décédé. En neuf moi, elle a découvert les dessous d’un business parfois décourageant, toujours difficile. Elle nous livre son témoignage.

Un jour, sans même y être préparée, je me suis retrouvée ici. Pour faire court, crise cardiaque du père, chef d’entreprise. Héritage. La découverte de l’endettement, du machisme et de l’économie tunisienne. Ma vie est passée de ce leitmotiv : « Pour faire la fête, il me faut de l’argent » à « Il me faut de l’argent pour ne pas aller en prison. »

« J’ai redécouvert mon pays d’une autre façon »

Donc, me prenant pour une jeune femme d’affaire new-yorkaise, je mets mes talons hauts, mon rouge à lèvres et ma veste pour aller « faire du business. » Je commence à m’approcher de l’usine. Premier signe qui aurait dû me dissuader de continuer : la route complètement trouée, j’avais l’impression de monter un cheval bourré. Pour arriver à l’usine, il suffit de suivre l’odeur. Elle provient du tas de poubelles à l’entrée. En arrivant devant la grande porte, ma tête avait déjà changé. Le sourire disparu. Je descends de la voiture. Des « pssssst », des « waaaaaaaaa » et des « wayyyyyyywa » s’échappent du café d’en face. Je suis a priori attendue. « C’est la nouvelle voisine », entends-je. La discrétion n’est pas vraiment de rigueur. La subtilité non plus.

J’entre dans l’usine et découvre mon équipe. Enfin, « équipe », entendons-nous : deux ex-tolards, une secrétaire et un gamin. Direction le bureau pour prendre mes marques. Mais à peine assise, on tape à la porte. Le proprio. Un gros monsieur avec une grosse tache d’ojja sur la chemise, des pantoufles et une odeur qui me marquera à vie, celle  des aisselles fermentées.

« – Bonjour ma fille. Je suis là pour le loyer, ton père – allah yarhmou – était comme un frère, mais il n’a pas payé.

– C’est combien, le loyer ?

– 5 000 dinars.

– Pour l’année ?

– Non binti ! Pour le trimestre. Ton père – allah yarhmou – payait toujours à temps, sauf cette fois…

– Oui, vu qu’il est mort. »

Moment de silence, je lui tends une feuille blanche et lui demande d’écrire ses coordonnées. Son visage se crispe et je comprends très vite qu’il est illettré. Le proprio de l’une des rues les plus industrielles de La Soukra ne sait ni lire ni écrire. J’ai compris à cet instant que j’avais mis les pieds dans une Tunisie que je ne connaissais pas. J’ai toujours vécu ici, mais j’allais redécouvrir mon pays  d’une autre façon. Le proprio repart, je prends un Kleenex et je m’enlève ce rouge à lèvres. New York, c’est loin.

« J’ai découvert la corruption des institutions et des banques publiques »

Cela fait neuf mois aujourd’hui que je suis en couple avec les impôts et en relation très compliquée avec ma conseillère bancaire, qui m’a annoncé vendredi dernier, pour bien bousiller mon week-end, que j’étais interdite de chéquier. Ma conseillère est toujours assise devant son ordinateur, avec un tas de dossiers sur son bureau, elle me regarde comme quelqu’un qui est tout le temps a découvert. Elle n’a pas tout à fait tort. Ma conseillère, elle n’aime pas les questions indiscrètes, comme: « C’est quoi le "kit business" à 200 dinars sur mon extrait de compte ? » ou « Pourquoi vous m’avez prélevé 70 dinars ? »  

Ma banque – l’UIB Habib Bourguiba, allez-y de ma part ! –, est le théâtre de la tragédie économique tunisienne. On y va comme les chevaux partent à l’abattoir : personne là-bas n’a envie de dépasser la ligne jaune au sol, des hommes et des femmes avancent prudemment vers les guichets, espérant avoir assez d’argent pour finir le mois – à partir du 10 –, espérant que le crédit est presque payé, espérant presque, finalement, un miracle. Les chèques impayés voltigent au-dessus des têtes, les murs sont blancs, les billets sentent la misère.

Je ne suis plus une cliente de ma banque comme les autres. Je ne suis plus une simple étudiante. Je suis devenue une pièce de la machine économique tunisienne. J’ai découvert la corruption des institutions et des banques publiques. J’ai découvert le pouvoir insensé de l’argent. J’ai découvert  l’endettement. Pas celui qui t’empêche de manger à midi, non, celui qui t’empêche de dormir la nuit. Par désespoir je me suis tournée vers la banque des petites et moyennes entreprises. J’avais un dossier béton, je remplissais toutes les conditions. Mais les jours passaient, je ne recevais aucune réponse. J’étais au bord du gouffre financier, pas un sou en poche et une migraine atroce. J’ai donc décidé d’y aller. D’aller à la banque juste pour savoir. Là, une femme, assise confortablement dans son fauteuil, me répond : « Sérieusement, vous croyez vraiment à tout ca ? C’est juste pour la forme vous savez ? » Moi : « Ça veut dire que ce bâtiment, vous et votre bureau, c’est une grosse arnaque ? » La banquière, presque pas gênée : « Non, ce n’est pas ça mais… Ecoutez, moi, je voulais vous rendre service. Mais là, j’ai pas le temps ! »

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Rym Haddad

Après des études en cinéma puis en journalisme, elle est aujourd'hui à la tête d'une entreprise de communication industrielle.

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