Chronique d'une (jeune) boss — épisode 2

« Je suis à la fois celle qui ne paie pas à temps et celle qui se plaint de ne pas être payée à temps »

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Elle n’a pas la 25 ans. Mais Rym a troqué ses cahiers de cours contre les cahiers de comptabilité, après avoir hérité de l’entreprise de son père décédé. En neuf moi, elle a découvert les dessous d’un business parfois décourageant, toujours difficile. Après le premier épisode de sa « chronique d'une (jeune) boss », découvrez la suite de ses aventures. C'était il y a huit jours. Souvenez-vous…

Il est 3 heures 50. Je n'arrive pas à dormir. La fin du mois approche, mon 30 juin n'est pas le 30 juin d'un salarié ou celui de mes amis. Mais celui d'un patron. A quoi ressemble le 30 juin d'un patron ?

« Le patron signera à son retour… dans deux semaines »

Le recouvrement en Tunisie est l'art du harcèlement et une façon de travailler son sang-froid . Appeler tous les jours, pendant un mois – ou si tu es chanceux, dix jours – les bureaux d'ordre pour savoir où en est ton chèque, garder le sourire devant le client même si tu ne sais pas comment tu vas tenir dans les prochaines 48 heures sans un rond et avoir l'impression de faire la manche… même si c'est votre dû ! Mais la conversation qui me fait saigner du nez c'est :

« – Le chèque est prêt, on attend juste la signature du patron.

– Pourquoi ne signe-t-il pas aujourd'hui ?

– Il est en voyage pour deux semaines. »

Le mec est en voyage et moi, j’attends. Quand je dis « moi »,  je parle en réalité  de la STEG, la CNSS, les impôts, les fournisseurs , le proprio, Tunisie Télécom, mon esthéticienne, le mécanicien , le comptable, la banque… Je paye, donc je suis.

A chaque fois que je rentre bredouille, je deviens hystrico-joyeuse. J'ai une cellule dans mon corps qui à ce moment-là est stimulée, je deviens alors tellement positive, énergique, je prends tout à la légère d’une telle façon que cela effraie même ma secrétaire. Et c'est toujours à ce moment-là que – cerise sur le gâteau – arrive… le proprio ! Dans ces moments-là, quand je le vois de loin arriver vers moi,  un fou rire me prend, le fou rire qui veut tout dire, celui des nerfs qui lâchent, celui qui remplace mes mots pour dire : « J'ai plus la force. »

Après ces neufs mois, son « binti » a disparu, mais pas sa tâche d’ojja. A son arrivée, il me trouve en pleine séance de prise de nicotine, en plein ramadan :

« – Désolée.

– Mais non, tu es comme les jeunes. »

C’est  l’occasion de créer un moment de complicité. Pour échapper à la question du loyer, me dis-je, je vais jouer sur ses souvenirs et sa nostalgie. Peut-être se rappellera-t-il à quel point c’est difficile d’être jeune :

« – Ah, ah, ah ! Vous aussi, vous étiez jeune – simple supposition –, c'était mieux avant, non ? Enfin, j'imagine ! Vous avez grandi ici ?

– L'argent, tu l'as ? »

Raté. Insensible !

« – Nonn reviens vendredi. Désolée, vraiment, mais j’attends les paiements.

– Et moi, je fais comment ? »

Je suis ce que je subis : je suis celle qui ne paie pas à temps et celle qui se plaint de ne pas être payée à temps.

Les salaires pour eux, pas pour moi

Les premiers mois, il m'était très difficile de couper les absences des salaires, je me disais que si je leur enlevais cette somme, à mes salariés, il ne leur resterait pas grand-chose. Ils ont des familles. Etre de gauche et patron, ça provoque de grosses migraines. Aujourd'hui, j'ai un cahier dans lequel je note les retards à la minute près. Il s'est avéré que mes employés ne sont pas des anges, surtout le grand, le chef d’atelier. Il est très compétent, presque indispensable, mais depuis la mort de mon père, il se sent comme la princesse des neige : « libéréeee ! Délivréeee ! » Et il n'accepte plus les directives. Ce qui le gène, en réalité, ce sont les directives venant d’un utérus. A priori le mien. Considérant au fond de lui que toutes les femmes sont des débiles mentales, qui n’excellent qu’en cuisine et en reproduction, il ne se voyait pas après vingt ans d’expérience être dirigé par une femme. D’un mètre cinquante-huit, en plus. Donc les « Madame, avance, ma mère est malade » et les « Madame, avance, je dois aller sur la lune pour une course et revenir » démarrent à partir du 15 de chaque mois. Je ne paie pas des fortunes, pour être honnête, il y a des jours où je culpabilise, parce que je sais que 600 dinars, ça ne veut plus rien dire aujourd’hui. En même temps, mon sacrifice est de ne pas avoir de salaire, pour qu’il en ait un.

L’attentat qui va nous mettre tous à genoux

Un peu plus tard, je me suis retrouvée à la banque avenue Habib Bourguiba. Coup de téléphone de ma mère, qui me dit qu’il y a eu un attentat à Sousse. Simultanément, d’autres téléphones sonnent au sein du bâtiment, les gens se regardent, ils cherchent à avoir une information de plus. Je savais qu’au-delà du tourisme, cet attentat allait aussi nous toucher dans le secteur industriel, je savais aussi que ce qui venait de se passer nous mettrait à genoux, et découragerait les investisseurs dans le futur.

Le lundi suivant, je suis allée au travail avec l’impression de devoir tout reprendre à zéro, découragée et en colère. Je voyais au bout de la rue ces jeunes sur les trottoirs à attendre des solutions. En réalité ces jeunes étaient des Seïfeddine Rezgui potentiels. Arrivée à mon bureau, je parlais à mon assistante qui, malgré son optimisme infatigable, était pour la première fois dégoutée.  Les conséquences n’ont pas tardé : vers 10 heures du matin, j’ai reçu un mail d’une franchise française : « Nous souhaitons retarder les chantiers », disait laconiquement le message.

Je suis allée voir mon voisin d’usine. Il était dans son bureau, café et cigarette dans les mains. « On est foutu, déjà qu’on ne gagne que des marchés médiocres, comment on va faire maintenant ? Je ne vais pas payer les impôts, je ne peux pas me le permettre, ce pays est foutu ! Je n’ai plus envie de travailler. Cet attentat va nous mettre à genoux. »

On ne parle que de tourisme, alors que d’autres secteurs ont aussi été touchés. Les PME étaient déjà à bout de souffle, aujourd’hui c’est le coma. Il n‘y que les groupes milliardaires qui font tourner la machine, mais avec leurs propres règles, ils demandent des prix défiant toute concurrence. Sauf que le prix de la marchandise a augmenté en 24 heures après l’attentat. Certaines personnes préfèrent travailler même à perte, ils ne comprennent pas que si l’on fait trop chuter les prix, nous allons tous être perdants. Je crois qu’il me reste encore de belles nuits blanches devant moi…

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Rym Haddad

Après des études en cinéma puis en journalisme, elle est aujourd'hui à la tête d'une entreprise de communication industrielle.

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