Députés précaires

C’est une bonne situation, ça, député élu à l’étranger?

ARP

« Comment peut-on vivre toute une semaine en France sans les revenus nécessaires ? » Le député de la circonscription France 1, Mohamed Ghannem, s’est attiré les foudres des citoyens tunisiens en dénonçant, sur Mosaïque, l’insuffisance de son salaire. Si la déclaration de l’élu d’Afek Tounes peut paraître maladroite au regard de l’état de l’économie nationale, elle permet pourtant de soulever une vraie question, celle du statut des députés qui ont été élus à l’étranger…

Tout est parti du rapport mensuel d’Al Bawsala pointant les absences, en mars, de certains députés, notamment ceux résidant à l’étranger. Pour se défendre face aux attaques, les élus vivant en France ont multiplié les interventions, notamment pour expliquer que les séances du mois de mars avaient été programmées au dernier moment. Mohamed Ghannem en a profité pour expliquer que le salaire inhérent à la fonction de député n’était pas suffisant pour pouvoir multiplier les va-et-vient entre l’étranger et le Bardo. Car étonnamment, l’Assemblée ne traite pas différemment les députés élus sur le territoire tunisien et les élus représentant les Tunisiens résidant à l’étranger. En tout cas, pour ce qui est du salaire, il culmine à 2 300 dinars, auxquels s’ajoute la location d’une chambre à l’hôtel, bien souvent l’Africa, avenue Habib Bourguiba à Tunis.

Un salaire non convertible en devises étrangères

Un luxe ? Pas vraiment. Car si la nuit et le petit-déjeuner sont payés par l’Etat, les députés doivent faire sans prime repas ni prime de transports. Surtout, les voyages sont à la charge des élus. « Le prix moyen d’un aller-retour entre Paris et Tunis est de 250 à 300 euros (entre 530 et 630 dinars) si on l’achète deux semaines à l’avance, indique Khawla Ben Aïcha. On se déplace parfois deux ou trois fois par mois, si ce n’est plus. » Et contrairement aux rumeurs qui circulent, aucune convention avec Tunisair n’a été signée par l’Assemblée. Mais les députés sont-ils obligés de faire autant d’allers-retours ? « Le règlement intérieur stipule qu’un élu doit passer trois semaines à Tunis et une semaine dans sa région », explique la jeune élue de France. Là encore, aucune différence entre les élus locaux et les élus de l’étranger. De toute façon, « on ne se fait pas élire pour ensuite tourner le dos aux électeurs », surenchérit Khawla Ben Aïcha, qui voyage donc un peu partout sur la moitié du territoire français. A ses frais, une nouvelle fois.

Après avoir soustrait les frais de transports et les frais de restauration, il reste parfois un peu d’argent aux députés étrangers. Cela leur permet-il de payer leur loyer dans leur pays de résidence ? « Pas du tout, réagit immédiatement l’élue de Nidaa Tounes. Nous ne pouvons pas convertir les dinars en euros. » Et avec un loyer de près de 800 euros à couvrir chaque mois en France, Khawla Ben Aïcha se rend compte que le métier de député est loin d’apporter le confort nécessaire à sa vie en France. Du coup, certains députés choisissent de travailler, en parallèle de leurs activités d’élus. Comme Mohamed Ghannem, cardiologue en France, pour qui la médecine rapporte plus que son travail de député. Aucune loi n’empêche ces hommes et femmes de ne pas se consacrer professionnellement à 100 % à l’Assemblée.

Les députés des circonscriptions tunisiennes se plaignent aussi

De leur côté, les députés qui ont été élus sur le territoire tunisien ont les mêmes revendications, dès lors qu’ils viennent de circonscriptions éloignées du Grand Tunis. Ali Bennour estime qu’il serait plus économique pour l’Etat de reverser une prime de logement aux députés, plutôt que d’imposer une chambre dans un hôtel. Selon lui, une étude réalisée par des députés estime que cela permettrait même de gagner plusieurs dizaines de milliers de dinars au budget de l’Assemblée. Pour son collègue, Noureddine Mrabti, le constat est le même : « Je n’ai pas besoin d’habiter un hôtel luxueux, si c’est ensuite pour ne pas avoir de quoi manger ou me déplacer », estime l’élu de Siliana. Pour tous ces députés, le système de rémunération est à revoir en profondeur. A suivre.

© Photo : Wiki Commons

Propos recueillis par Frédéric Geldhof et Zahreddine Berhima

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