Itinéraire d'un migrant déçu

Candidats à l’émigration clandestine: « Et si on changeait de vie ? »

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Il a quitté la Tunisie pour « changer de vie. » Et son exil l’a changé. Au point de revenir volontairement. Récit d’un voyage initiatique…

Dans le nord du pays, pas si loin de Bizerte, la Méditerranée est belle. Une mer bleue azur sous un ciel bleu turquoise. Un quasi cliché touristique. Ne manque qu’un brin de jasmin pour parfaire la vignette. Ahmed a dépassé la trentaine. Ses mains racontent la dureté de la vie. Elles sont son histoire. Celle d’un jeune homme qui travaille à l’usine pour pas assez de dinars. Pas de quoi vivre. Un soir, au café, avec une poignée d’amis, quelqu’un lance : « Et si on changeait de vie ? » Une sorte d’imprécation qui pique au vif dix personnes, dix jeunes. Tenter sa chance en Europe, conquérir l’Italie, va bene. L’expédition se prépare. Il faut concevoir un bateau pour onze personnes, dix plus le capitaine. L’organisation se fait précise. Le navire est commandé à l’usine de Ben Arous qui construit au kilomètre du sur-mesure, des Zodiac en résine. Moyennant 800 dinars par passager, on achète des gilets de sauvetage, des vivres pour 48 heures. Beaucoup de sucre, du lait, de l’eau, des cigarettes. Le moteur de 30 chevaux exige 250 litres de carburant. Ils seront achetés petit à petit, la police surveillant les achats en quantité. Ahmed a un scooter. Alors il pioche quelques litres dans le stock nécessaire pour traverser la mer. Sans réfléchir aux conséquences. Un jour d’été, il reçoit un appel. Le départ sera pour le soir. Une estafette a apporté le bateau sorti de l’usine de Ben Arous. Les dix passagers viennent avec leurs bidons d’essence, le paquetage de nourriture. Premier problème : le capitaine. Il est le plus âgé du groupe, le plus expérimenté. Et il ne veut plus être de l’aventure. Rongé par la peur. Alors les dix hommes qui ont misé tous leurs dinars se fâchent. Et prennent en otage leur éphémère capitaine. Attaché avec des cordes, l’homme n’a plus vraiment le choix. Il a reçu beaucoup d’argent mais refuse de faire son job. Parmi les dix, certains avaient déjà été arnaqués par des passeurs. Alors, ils l’agressent. Pour eux, ce soir-là est un point de non-retour. Il faut partir. Tout laisser derrière soi, sous peine de regrets. La nuit est tombée, les vagues sont légion. Le bateau recule, cogne la mer. Ahmed se blesse gravement le pied en tentant de faire progresser le Zodiac. Au petit matin, ils ont dépassé la haute mer. Une première victoire. La Tunisie a disparu de l’horizon. Ils regardent droit devant eux. Vers ce changement de vie tant souhaité. Au loin, une île. Ils ne le savent pas encore. C’est la panne sèche. Chacun ayant pioché dans son bidon d’essence, il manque quelque 80 litres. Le zodiac stagne, recule. Avec les bidons vides, ils fabriquent des rames. S’acharnent contre cette mer qui forme comme un barrage. Les deux jours prévus sont passés. Les navires qui les croisent ne leur prêtent pas secours. Cela pendant six jours. Les trois premiers s’égrènent par mer calme. Puis l’agitation fait du rafiot une poussière que le vent bouscule à loisirs. Le nez du zodiac tape contre les vagues. Sans le savoir, ils ont varié leur cap de 60°. Afin d’esquiver les vagues. Ils manquent de sucre, d’eau. Ils plongent leur tee-shirt dans l’eau de mer pour que le sel demeure dans le tissu. Par téléphone portable, un des dix a pu demander de l’aide en Tunisie. Qui prévient la marine italienne. Au septième jour, un bateau passe entre leur frêle esquif et l’île. Ahmed prie Dieu. Sa dernière chance… Autour de lui, des pleurs, des vomissements, des hommes « qui se chient dessus. » Ils voulaient changer de vie, ils vont peut-être la perdre. Ahmed regrette, se souvient que sa mère n’était pas d’accord avec son idée. Et si tes parents ne sont pas d’accord, tu rateras ta vie, dit un dicton arabe. A son index de la main gauche, la bague de sa mère. Grâce à elle, on pourra l’identifier si la mer rend indescriptible son corps.

La « Guardia de finanza » intervient

Les pêcheurs, voulant jeter leurs filets à proximité de ce Zodiac empli de clandestins ont alerté les autorités italiennes. Et signifié le nombre de passagers. Les dix crient « Ayuto ! » L’espoir renaît avec l’arrivée rapide d’un grand Zodiac, celui de la Brigade des finances qui contrôle la mer. Ils n’ont que deux bouteilles d’eau pour les assoiffés. Ahmed devra attendre l’arrivée au port. La barque est encordée au zodiac italien. Ils sont placés dans un « centro. » On leur accorde des bananes, de l’eau à volonté. Ils sont heureux. Ils ont vaincu la mer, la peur, la scoumoune. Après neuf jours d’enfer, ils téléphonent à leurs familles. C’est la fête à Ras Jebel. On les croyait morts. On égorge un mouton pour célébrer la bonne nouvelle. Sur ce bout d’Italie, les dix sont biens traités. Visite médicale, soins… On évoque une expulsion vers Tunis. Ils ont pris garde de ne pas dire leur nationalité mais des interprètes ont compris le dialecte tunisien dans lequel ils s’expriment. Ils ont dit qu’ils étaient algériens car il n’existe aucune convention entre Alger et l’Europe pour rapatrier les migrants. Raté. Puis un officier leur dit : « Le déplacement coûte cher alors allez-y, partez, débrouillez-vous ! » Les portes de la Sicile donc de l’Europe s'ouvrent devant eux.

Ras Jebel 2

Errance et blues

Ils prennent le train à Trapani, ville du nord-ouest. Direction : Milazzo, au nord-est. Une trentaine de Tunisiens, originaires de Ras Jebel, y vivent. Ils ont fait le voyage, eux aussi. Et se sont implantés. Quelques jours de repos puis Ahmed cherche du travail. Dans une fabrique de barques. Il oscille entre joie et pleurs, des sentiments mitigés. Un médecin s’occupe de son pied blessé lors de la traversée. Celui-ci lui confie qu’à trois jours près, il était infirme. Puis le voyage se poursuit. Stromboli, cette île de pêcheurs immortalisée par le film de Roberto Rossellini, Trapani à nouveau mais les carabiniers lui demandent de partir. A Bologne, il restera sept mois. Il sera maçon pour son cousin. Ahmed a un vélo, il est libre de ses mouvements. Son cousin se marie, Ahmed doit se loger. Une maison dont les habitants ont été expropriés par la banque fera l’affaire. Il achète son intérieur : matelas, four… Tous les jours il roule trente kilomètres aller pour travailler. Départ forcé et retour à Milazzo. Puis il fait la cueillette des olives à Syracuse. Son dos le tanne, le mal se fait de plus en plus pressant. Son frère lui demande d’envoyer de l’argent car leur mère est malade. Il n’a pas de flouz à envoyer. Sa mère meurt. Il se sent coupable. Son dos l’oblige à se rendre à la Croix rouge. Il doit passer un scanner à Messina. Le destin le rattrape devant une banque. Il perd un euro, se baisse pour le ramasser et se fait cueillir par les carabiniers. Fin de parcours pour Ahmed qui n’a cessé de passer d’une ville à l’autre pour un job temporaire, un toit précaire. Le juge lui inflige huit mois de prison à Palerme. Il y travaillera auprès des personnes âgées condamnées à perpétuité. Pour 900€ par mois. Une somme inimaginable en Tunisie… Qu’il gagnera légalement, en prison.

« Je ne quitterai la prison que pour la Tunisie »

Ahmed a pour la première fois, depuis son départ, le temps de réfléchir. Et de lister les plus et les moins de sa vie en Europe. Conclusion : il n’y a aucun avenir. Au capitaine de la prison, il dit qu’il veut rentrer dans son pays. La Loi italienne dit qu’en cas de nouvelle interpellation sans papiers, il écopera de quatre ans de réclusion. La veille de sa sortie il dit à l’administration qu’il n’en sortira que pour aller à Tunis. Aucun vol n’est disponible depuis Palerme. On lui dégote un siège sur le Rome-Tunis. Il revient avec un petit pécule : 5 000 euros gagnés en prison… « Finie la récré, on doit travailler », lui dit son grand frère. Désormais, Ahmed travaille avec lui, achète des récoltes pour les revendre. Il s’est marié, a deux enfants, a construit une maison. Il est en paix avec lui-même. Son pays, son futur, c’est en Tunisie. Et nulle part ailleurs. 

IMGP9579 Imed Mzah, porté disparu en 2011

Dans un quartier de Ras Jebel, une épicerie attire notre attention. Un portrait démesuré d'un jeune homme trône sur la devanture… En pleurs, l'épicière nous raconte l’histoire de son fils disparu… « Mon enfant est parti depuis 2011 et je suis sûr qu’il est encore en vie. »  Pourtant, voilà quatre ans qu'Imed n'a pas donné de nouvelles. Son autre fils sort d'une boît un article d’un journal local sicilien, qui affirme que la barque de son frère est bel et bien arrivée jusque sur les terres italiennes. C'est la seule information qui fait espérer la famille qu'Imed est encore en vie. Avec ses quatre compagnons de traversée, il est devenu un des symboles de la ville. Malgré son humour et ses rires fréquents, Imed cachait un désir incommensurable de fuir le pays. Sa disparition et celle de ses amis constitue toujours un choc pour leurs proches. Mais cela ne décourage pas les candidats au départ. Les jeunes que nous avons rencontrés continuent à rêver des côtés italiennes… Ce soir, ils sont tous rassemblés autour d’un instrument de musique folklorique, le mezwed, pour chanter leur chanson préféré. Les paroles sont sans équivoque : « Je te supplie, Capitaine, laisse-moi rester à tes côtés. J'ai le cœur lourd. Rassure-moi, mets le bateau en marche… » — Zahreddine Berhima

 

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