Casse-croûte policier

Bakchich au quotidien : « Allez, offre-moi un parfum ! »

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La petite corruption est un fléau en Tunisie. Selon Transparency International, 450 millions de dinars auraient été distribués en 2013 en pots-de-vin. Plusieurs citoyens nous ont rapporté leurs petites histoires de petite corruption.

Aéroport de Tunis, terminal 2, le 28 août. Ahmed*, la trentaine, fume cigarette sur cigarette devant la porte d’entrée. Il ne prendra pas l’avion ce jour-là, il est simplement venu déposer sa femme et ses enfants. Mais il compte bien attendre là jusqu’au décollage de l’avion, pour être certain que sa famille quittera le sol tunisien pour se rendre à Lille, en France. Car une heure plus tôt, il a dû intervenir pour que son épouse puisse passer la douane avec les enfants. « Je n’avais pas fait légaliser ma signature pour autoriser ma femme à quitter le territoire avec les enfants. » L’homme est donc resté pour se présenter aux douaniers avec ses papiers d’identité. « Le douanier m’a dit qu’il fallait retourner à la municipalité pour légaliser ma signature… ou payer ! » Il en aura coûté 20 dinars à Ahmed.

La petite corruption ne répond à aucune logique

C’est l’air résigné qu’il nous raconte sa mésaventure. Car quelques jours avant, il a déjà dû mettre la main à la poche. « La semaine dernière, je me suis fait arrêter au volant de ma voiture, lorsque j’ai présenté mon permis de conduire, le policier m’a dit qu’il ne lisait pas le français. » Ahmed ne comprend pas l’insistance du policier à lui répéter qu’il ne déchiffre pas la langue de Molière. D’un petit geste de la main, celui-ci lui demande un bakchich. Tarif pour ce « laissez-passer » : 10 dinars. Le même prix qu’il en aura coûté à Ilyes, pour qu’on lui enlève le sabot fixé au pneu de sa voiture sans qu’il ait à passer par la fourrière – où il n’aurait pas payé plus de 7 dinars – et perdre une heure ou deux.

La petite corruption quotidienne en Tunisie ne répond à aucune logique. Mohammed nous raconte par exemple que les policiers lui ont simplement demandé, l'été dernier à Gammarth, « de quoi boire un café. » Un petit dinar lui aura suffi pour pouvoir poursuivre sa route sans être embêté. Bien loin de l’histoire de Lotfi qui, allant à Paris, est contrôlé avec une liasse de billets dans la poche. A la vue de ces grosses coupures, une douanière lui lance : « Allez, offre-moi un parfum. » Refus catégorique du voyageur, qui passe son chemin. Pour lui, « le problème de la Tunisie, c’est l’impunité des policiers. » Dans le sens des arrivées, un Français, Xavier, doit, lui, lâcher deux bouteilles à la douane pour pouvoir la franchir avec sa dizaine de vins de Bordeaux sans avoir à les déclarer.

Un quart des Tunisiens ont mis la main à la poche

En 2014, selon un rapport de l’Association tunisienne des contrôleurs publics (ATCP), « la petite corruption qui implique par définition un agent public ayant une relation directe avec le citoyen et qui engage de petites sommes d’argent et faveurs, est malheureusement diffuse dans notre pays. » Selon l’association, 27 % des Tunisiens qu’elle a sondés « ont confirmé avoir payé des pots-de-vin » l’année précédente. Cela aurait coûté la somme de… 450 millions de dinars en pots-de-vin, si l’on en croit Transparency International. « L’équivalent du coût d’une cinquantaine de kilomètres d’autoroute, pour ne citer que cet exemple », résume l’ATCP qui l’assure : la petite corruption « entraîne l’accroissement des inégalités et de la pauvreté, déprave l’économie, installe un sentiment de scepticisme et de méfiance chez les investisseurs et de découragement chez les classes sociales démunies et défavorisées, mine la confiance envers l’Etat et porte atteinte aux principes d’égalité des chances et d’équité. »

* La plupart des prénoms ont été modifiés.

© Illustration : Shutterstock

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Frédéric Geldhof

Directeur de la rédaction

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