Une niqabée lève le voile

Abir, niqabée depuis 2008: «Je suis maintenant en accord avec moi-même.»

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Asservissement de la femme, emprisonnement idéologique… On juge souvent les femmes portant le niqab sans même tenter de comprendre pourquoi elles ont opté pour cet habit noir. L’une d’elle a accepté de se livrer — sans concessions — à notre journaliste, qui nous raconte cette rencontre pas tout à fait comme les autres…

Enfin arrivée. Après quarante-cinq minutes d’une route truffée d’ornières, qu’une pluie battante est parvenue à dissimuler au grand dam de mes amortisseurs, me voici au seuil de l’appartement d’Abir, à Raoued — bourgade populaire à quelques kilomètres au nord-ouest de Gammarth. Mariée depuis un an et demi à Houssem, un cousin au deuxième degré, elle m’a donné rendez-vous chez elle, au dernier niveau de la villa plutôt cossue de ses beaux-parents. Je sonne, les doigts quelque peu engourdis par la fraîcheur ambiante. Une jeune femme élancée, légèrement maquillée et à la coupe carrée impeccablement lissée m’accueille d’un large sourire. Elle est habillée d’un survêtement molletonné bleu vert, de la même nuance que son fard à paupières, et d’un gilet à grosses mailles assorti. A son invitation, je prends place dans le salon, sur l’un des trois gros matelas disposés en U à même le sol, qui font office de canapés. Seule une petite bibliothèque surchargée d’ouvrages reliés et de collections encyclopédiques en arabe apporte une touche colorée à la pièce aux murs blancs et nus. En entrant, un furtif coup d’œil sur le reste de l’appartement avait auguré de l’austérité des lieux. A peine installées, je m’enquiers de Yahia, son fils âgé de 5 mois. « Le voilà », me lance-t-elle amusée, en désignant une couverture que je pensais abandonnée sur le matelas d’à côté. Abir se penche pour se saisir d’un magnifique bébé aux cheveux et aux yeux châtain clair, à la fois souriant et étonné de me voir. Tandis qu’elle l’allaite, elle entame à ma demande le récit de sa vie.

« J’ai eu des parents très cool »

Abir est née à Sfax, il y a tout juste trente ans. Benjamine d’une famille de sept enfants — dont cinq garçons — sa petite enfance est marquée par de multiples déménagements dans toute la Tunisie, au gré des affectations de son ingénieur de père. « Nous sommes rentrés définitivement à Sfax en 1992, et j’y ai donc entamé et poursuivi mes études primaires puis secondaires », précise-t-elle. Etait-elle bonne élève ? « Au début, pas vraiment », confie-t-elle. « Je n’étais pas spécialement attirée par les études, bien qu’à partir de la quatrième année primaire et durant tout le secondaire, j’avais de très bonnes moyennes. A vrai dire, j’étais plutôt paresseuse, et même dilettante : il m’arrivait souvent de sécher des cours quand la matière ou le prof ne m’intéressait pas », avoue-t-elle en souriant. Elle ne s’en cache pas : leader autoproclamée de sa bande d’amis, son caractère bien trempé ne l’a pas empêchée de décrocher brillamment son bac mathématiques, ratant de quelques dixièmes seulement la mention « Très bien. » « J’ai eu la chance d’avoir des parents très cool ! Tant que je rapportais de bonnes notes à la maison, mon père me faisait confiance et me laissait sortir ou inviter des ami-e-s sans problème. » Des faveurs qu’elle justifie également par sa position privilégiée de cadette de la famille et de chouchou de son papa : « Mes frères ne revenaient pas du soi-disant "laxisme" de mon père, surtout à son retour de pèlerinage… à tel point qu’ils ont tenté d’endosser son rôle et de faire preuve d’autorité à mon égard. Je ne me suis pas laissée faire bien sûr ! Et mon père non plus, d’ailleurs… »

Admise en classe préparatoire — « Deux années de calvaire, passées le nez dans les bouquins ! » — Abir s’installe à Tunis, chez une tante d’abord, puis en colocation. Elle rêvait de devenir pilote de ligne ; elle intègrera l’ENIT, et se spécialisera en génie électronique. Ces cinq années d’études supérieures n’entament en rien son volontarisme, qui frise parfois l’insolence. En témoigne cette énième anecdote : « En première année à l’ENIT, les profs semblaient s’être ligués pour organiser leurs examens la même semaine. Les révisions devenaient tout bonnement ingérables. J’ai proposé à mes camarades de nous rendre au bureau de l’un d’eux pour négocier un report de quelques jours. Il n’a rien voulu savoir. J’ai alors saisi ses clés de voiture, que j’avais remarquées sur la table, et lui ai dit que s’il voulait les récupérer, il devrait d’abord accéder à notre demande. Ce qu’il a fini par faire, malgré sa colère et de vaines menaces. »

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« Personne ne m’a contrainte ! »

A ce stade de son récit, Abir n’a fait aucune allusion au port du niqab ou même à un questionnement religieux ou existentiel. En l’écoutant relater les épisodes truculents de sa jeunesse, une question ne cesse de me tarauder : quand et comment une jeune femme aussi charmante, choyée, enjouée, studieuse, sociable, déterminée et farouchement indépendante à la fois, élevée dans une famille plutôt aisée et ouverte, a-t-elle pu choisir de porter le niqab ? Je lui pose directement la question. « J’ai définitivement adopté le niqab à l’été 2008, quand je me suis réinstallée à Sfax, mon diplôme en poche. C'était l’aboutissement d’une évolution graduelle de mon style vestimentaire. Tu sais, dans ma famille, il y a de tout : les pro et les anti-Ennahdha, les sympathisants du Front Populaire, les pieux et les non pratiquants. » Elle a commencé à faire ses prières quotidiennes à dix ans. Est passée, vers quinze ans, des bretelles aux demi-manches. Puis aux manches longues. Des genoux découverts aux jambes totalement dissimulées. Hijab à 22 ans. Niqab à 23. « Personne ne m’a contrainte ! », tient-elle à préciser. Je n’en doute pas. « Cet été là, je passais le temps à regarder la télé — on n’avait pas encore internet — et je suis tombée, en zappant, sur une chaîne religieuse du Moyen-Orient. J’étais captivée : en répondant aux questions les plus diverses des téléspectateurs et en exposant en détail les règles d’une vie pieuse, j’avais l’impression que l’imam s’adressait à moi spécifiquement. J’ai alors pris conscience du fossé qui me séparait du statut de véritable musulmane. » Chaînes satellitaires, livres, articles puis forums internet, une quête frénétique d’information s’empare d’Abir. A tel point qu’elle passe les sept mois suivants cloîtrée chez elle. Et l’entretien d’embauche prévu en septembre chez STMicroelectronics — l’entreprise dans laquelle elle avait effectué son stage de PFE ? « Je n’y suis pas allée. Le choix a été vite fait : ils travaillent en open-space et comme la mixité est inenvisageable…  Je ne regrette absolument pas ! », ajoute-t-elle rapidement, anticipant ma question.

« La mixité est inenvisageable au travail »

Depuis plus de six ans, elle ne voit, ne côtoie ni ne converse avec aucun homme, hormis ses frères, son père et son beau-père ; elle n’a jamais vu — et ne verra sûrement jamais — les trois frères de son mari, dont deux vivent à l’étage du dessous. Une exception quand même : elle a montré son visage et discuté avec son futur mari, venu avec ses parents la demander en mariage. Une seule discussion de deux heures a été suffisante pour lier leur destin. Le niqab, elle ne le porte finalement que peu, lors de ses rares sorties « pour faire des courses indispensables ou lors de mes déplacements, pour visiter la famille. » Le reste du temps, elle le passe seule, à la maison, ou avec les membres féminins de sa belle-famille. Les amies d’antan ? « On s’est perdues de vue, chacune mène sa vie de son côté. J’ai fait un choix de vie qui peut paraître étrange ou difficile vu de l’extérieur mais moi, je me sens parfaitement en accord avec moi-même. » Heureusement qu’elle a Yahia, pensé-je, en regardant son petit bonhomme. Une nouvelle fois, elle devine mes pensées : « Je n’ai pas le temps de m’ennuyer, rassure-toi : un bébé, ça demande beaucoup d’attention et de soins. Un mari et la religion, aussi ! »

© Photos d'illustrations : Shutterstock et Fotolia

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